La rafle du Vel'd'Hiv' et Melenchon : la république sacralisée

« Vichy, ce n’est pas la France. » Avec cette formule définitive, Mélenchon fait son coming out mémoriel. Prétendant réfuter le discours de Macron sur la rafle du Vel’ d’Hiv’, il interprète l’histoire à sa façon et confirme qu’en la matière, non seulement il a beaucoup de retard sur l’historiographie du dernier demi-siècle mais surtout qu’il n’est pas du bon côté.

« Vichy, ce n’est pas la France. »  Avec cette formule définitive, Mélenchon fait son coming out mémoriel. Prétendant réfuter le discours de  Macron sur la rafle du Vel’ d’Hiv’, il interprète l’histoire à sa façon et confirme qu’en la matière, non seulement il a beaucoup de retard sur l’historiographie du dernier demi-siècle mais surtout qu’il n’est pas du bon côté.

Une analyse sommaire et contournée : s’il ne conteste pas que « des Français ont été personnellement responsables du crime comme ce fut le cas, notamment, dans la police », c’est pour aussitôt préciser : « dire que la France, en tant que peuple, en tant que nation est responsable de ce crime c’est admettre une définition essentialiste de notre pays totalement inacceptable. » Passons : on pourrait à peu de choses près dire la même chose de l’Allemagne ou de tout autre pays confronté à un génocide, sans faire vraiment progresser le débat ni surtout la compréhension de la chose. Car si les faits sont avérés – les autorités françaises, l’administration, la police, l’armée, une large partie de la population, du moins pendant une bonne partie de la guerre, ont effectivement collaboré avec les nazis – la question qui se pose aujourd’hui est bien celle de sa signification, même si l’on pouvait raisonnablement espérer, après les prises de position sur le sujet de Chirac (1995) ou de Hollande (2012), qu’un responsable politique ne se laisserait plus aller à une interprétation indéfendable. Mélenchon, lui, préfère suivre la trace de Sarkozy.

« La France n’est rien d’autre que sa République. À cette époque, la République avait été abolie par la révolution nationale du maréchal Pétain. » C’est une obsession : pour Mélenchon, la France est une république, la république est la France et la république, donc la France, ne sauraient être tenues pour responsables de quelque mal que ce soit. Vous suivez ? Sacraliser de cette façon la république, c’est s’exposer à ne pas comprendre grand-chose à cet épisode de l’histoire. En premier lieu parce que la France, dans son histoire n’a pas toujours vécu sous un régime républicain, ensuite et surtout, pour se limiter à ce moment de l’histoire, parce qu’il est incontestable que le régime de Vichy ne vient pas de nulle part, qu’il n’est pas sans rapport avec celui qui l’a précédé – la 3e République – dont il est par certains côtés l’héritier, peut-être pas en ligne directe mais quand même. Parmi les historiens qui ont renouvelé l’approche de cette époque, Gérard Noiriel, en analysant  « les origines républicaines de Vichy » (1), explique que « cette période est marquée par l’exacerbation de certaines tendances qui caractérisent l’histoire de la société française en très longue durée (…) La politique d’exclusion et de répression pratiquée par le gouvernement de Pétain à l’égard des Français d’origine étrangère et des Juifs marque le sommet d’une dérive dont nous avons perçu les premiers signes à la fin des années 1880. » Une dérive de la république, donc…

De fait, le relevé est impressionnant de toutes ces initiatives prises par le gouvernement et les parlementaires républicains, notamment dans l’entre-deux-guerres, visant (ou aboutissant) à classer, répertorier, différencier, reléguer, les diverses populations vivant sur le territoire français. Un imposant corpus législatif – républicain, donc – que Vichy n’aura plus qu’à prolonger. En vrac, une liste indicative et non limitative :

- 1922 : loi créant un carnet anthropomorphique pour les « nomades » ;

- 1927 : adoption du principe de la déchéance de la nationalité pour les naturalisés ;

- 1933 : loi réservant l’exercice de la médecine aux Français ;

- 1934 : loi interdisant l’exercice d’un emploi public aux nouveaux naturalisés ;

- mai 1938 : relégation des étrangers « indésirables » dans des camps de concentration ;

- novembre 1938 : aggravation des mesures d’exclusion de la nationalité française visant les Français d’origine étrangère ;

- 1939 : internement administratif des individus « dangereux ».

 

« La France n’est rien d’autre que sa république », claironne Mélenchon. Oui, malheureusement même quand la république est brutale, raciste, immorale, ce qui lui est arrivé plus d’une fois au cours de son histoire. « D’un côté – explique Gérard Noiriel – les partisans de Pétain rejettent avec force la tradition républicaine en exaltant les valeurs ancestrales de la France. Mais d’un autre côté, ils restent complètement tributaires d’un problème politique (l’intégration nationale) qui a été « inventé » par la république. » En germe dans une profonde prédisposition identitaire de la république, la politique de Vichy pourra également compter sur les bons et loyaux services de tout un appareil d’état – police, armée, justice, administration – formé, formaté par la même république… et que l’on retrouvera, d’ailleurs, sans grands changements sous la 4e et même la 5e République (cf Papon). L’armée républicaine qui bombarde Sétif le 8 mai 1945 (quel symbole !), l’armée républicaine qui torture en Algérie, la police républicaine qui noie les Arabes dans la Seine etc, la liste est longue des violences commises par un régime politique, toujours en pleine bonne conscience, toujours dans son bon droit, puisque républicain. Et comme « l’école de la république » - comprenez celle de la 3e République – n’a jamais cessé jusqu’à nos jours d’éveiller fantasmes et nostalgie, c’est aussi l’occasion de se souvenir que tous les serviteurs de Vichy, jusqu’aux plus modestes, ceux qui raflaient les Juifs, les parquaient à Drancy, à Beaune-la-Rolande, à Pithiviers, avant de les convoyer vers les camps de la mort, sont de purs produits d’un système éducatif castrateur, fondé sur l’obéissance aux ordres, le respect de l’autorité, des autorités, de la loi. Une loi et des autorités républicaines.

Pour affirmer, comme le fait Mélenchon, que « Vichy n’est pas la France », il faut, à la fois, une profonde méconnaissance de cette période de l’histoire mais surtout une philosophie de l’histoire construite sur une simplification abusive du passé, une mystification : la sacralisation d’un régime politique, qui interdit de remettre en cause ses propres dirigeants mais aussi ses propres habitants. La propension à se dédouaner de ses propres fautes pour en reporter le poids sur l’autre, sur le voisin, sur l’étranger. Un aveuglement qui est à la base du nationalisme.

Dans la France de 21e siècle, on ne veut pas croire que ce soit là la seule alternative politique crédible à l'actuel président.

 

(1) – Gérard Noiriel, Les origines républicaines de Vichy, Hachette, 1999.

 

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