Le vieil éditorialiste et le vieux maréchal

"...on apprenait dans l’armée à faire vivre ensemble les Français les plus radicalement différents " Avec cet éloge de la conscription et sa grande peur des " Français différents (...) inégalement enracinés dans l’histoire de la nation", en 2005, Jean Daniel était déjà très vieux... et très représentatif de cette dérive identitaire qui a touché depuis une large partie de la gauche.

"...on apprenait dans l’armée à faire vivre ensemble les Français les plus radicalement différents " Avec cet éloge de la conscription et sa grande peur des " Français différents (...) inégalement enracinés dans l’histoire de la nation", en 2005, Jean Daniel était déjà très vieux... et très représentatif de cette dérive identitaire qui a touché depuis une large partie de la gauche.

 

Retour sur une note de blog écrite pour l'occasion ... et malheureusement toujours d'actualité :

Le vieil éditorialiste et le vieux maréchal

Dans la page « Rebonds » de Libération (08/04/2005), Jean Daniel s’émeut, se scandalise, appelle au secours, avec des accents qui rappellent saint Jérôme devant les invasions barbares :  notre « forteresse jacobine, laïque et républicaine » est « assiégée [...] fissurée de toutes parts ». Elle va mourir, c’est sûr.

Et d’où vient donc la menace ? Qui sont les assiégeants ? S’agit-il des inégalités sociales, qui n’arrêtent pas de se creuser, des injustices toujours plus grandes, de la misère, qui ne se cache même plus, des millions de chômeurs et de RMistes qui n’ont plus guère de raison de croire en la république, toutes choses dont on a lieu de penser qu’elles sapent en profondeur un régime qui n’a plus de démocratique que la façade ?

Point du tout : le péril, c’est celui que font courir à notre beau pays ces « communautés ethnico-religieuses », autrement dit les Juifs et les Musulmans, pas tous, nous dit Jean Daniel, pas ceux de sa génération à lui, qui savaient montrer leur reconnaissance envers une France tellement accueillante, pas les vieux, donc,  mais les jeunes principalement, ceux que Jean Daniel appelle des « Français différents », parce qu’ « inégalement enracinés dans l’histoire de la nation ». Voilà, c’est dit.

Ce verbiage équivoque, aux relents lepénistes, on ne s’étonne plus guère de la trouver sous la plume d’anciens intellectuels de gauche – je dis « anciens », parce qu’on aurait bien du mal à touver la trace d’un quelconque intellect sous ce flot de paroles vides et creuses – tant elle est devenue banale, commune à tous ceux qui, à droite comme à gauche, n’hésitent plus à revêtir ce qu’on appelle les nouveaux habits du racisme.

Et notre penseur de s’interroger doctement : « comment s’y prendre pour que nos jeunes concitoyens apprennent très tôt à reconnaître les uns dans les autres ce qu’il y a d’universel dans la France et qui leur est commun ? ». Peu lui chaut qu’arrivés à l’âge de 20 ans, les millions de jeunes, aient déjà passé au moins 15 ans de leur vie en commun et que pour l’immense majorité d’entre eux – qu’ils soient cathos, protestants, juifs, musulmans, agnostiques ou athées – ils sont heureux de vivre ensemble, se moquant comme d’une guigne des élucubrations de quelques excités de la Torah ou du Coran.

Alors, Jean Daniel a une idée (oui !) : « Il m’arrive de penser (oui !) qu’un grand service civique [...] remplisse une partie des fonctions qui étaient celles de la conscription : on apprenait dans l’armée à faire vivre ensemble les Français les plus radicalement différents ».

Pauvre type...

Si l’armée apprenait quelque chose, c’étaient les beuveries de caserne, les obscénités machistes, la soumission à l’autorité bête et brutale. « A faire vivre ensemble les Français » ? Ou plutôt à les faire mourir ensemble ? La conscription, on tient à le rappeler aux nostalgiques, c’était d’abord une institution criminelle qui a envoyé à la mort des millions de jeunes qui ne demandaient qu’à vivre, pour le seul et unique profit des marchands de canon, la gloire et la satisfaction d’orgueil des galonnés et des chefs politiques.

Là, il s’agirait donc d’un « grand service civique ». Il en salive sans doute à l’avance, Jean Daniel, à la perspective de ces petits jeunes en uniforme occupés à récurer les fossés, débroussailler les forêts, nettoyer les marées noires. Quelle formation citoyenne, effectivement !

Avec les Chantiers de jeunesse de feu Monsieur le Maréchal, le service civique dispose effectivement d’une référence inconstestable. Et si Jean Daniel avait effectivement raison dans sa dénonciation des « communautés ethnico-religieuses » ? En cette époque bénie des années 40, les Musulmans, on n’en voyait pas beaucoup dans les rues...les Juifs non plus.

 

Journal d'école

 

 

 

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