Accompagnatrices voilées, Vincent Lambert : une laïcité à géométrie variable

Les derniers rebondissements de l'affaire Vincent Lambert illustrent le paradoxe et l'hypocrisie d’un pays, très fier de sa laïcité au point de s’en faire un signe distinctif mais qui accepte qu’un lobby religieux dicte ses décisions à la justice et ses mœurs à toute la société.

Avec les derniers rebondissements de l’affaire Vincent Lambert, ce ne sont pas tant les méandres judiciaires qui devraient retenir l’attention des médias que l’arrière-plan politique et idéologique qui les rend possibles. Qu’un juge (de la cour d’appel de Paris), soit en mesure de tenir pour nulles et non avenues toutes les décisions rendues par les plus hautes juridictions nationales et européennes, que la décision soit rendue dans l’urgence à la demande d’un cabinet d’avocats et de ses richissimes mandants, tout cela en dit long sur l’arbitraire de la justice et ses accommodements permanents avec la morale. Rien de nouveau dans ce domaine.

Mais l’histoire dépasse très largement le cas Vincent Lambert : elle est celle d’un pays, très fier de sa laïcité au point de s’en faire un signe distinctif, qui accepte qu’une religion dicte ses décisions à la justice et ses mœurs à toute la société. Ces derniers jours, les évêques, le pape (appelant à « protéger la vie » … après avoir protégé pendant si longtemps les prêtres pédophiles) ont multiplié les déclarations, les pressions pour soutenir un couple dont les accointances avec les milieux intégristes sont de notoriété publique et dont les motivations sont d’évidence doctrinales, doctrinaires bien davantage qu’affectives. En filigrane, derrière l’affaire Vincent Lambert, le refus obstiné de l’Eglise catholique du libre choix de sa mort par chaque individu, est de même nature que celui qu’elle oppose depuis toujours à l’avortement, à la contraception, au divorce, à l’homosexualité. Derrière l’affaire Vincent Lambert, la prétention d’une religion à imposer à toute la société civile, souvent par la violence et l’intimidation (1), sa propre morale sur tout ce qui touche à la vie, à la mort, à la sexualité, à l’amour, à la procréation, à la famille. Autant de domaines qui, de fait, en France aujourd’hui, ne relèvent pas de la liberté individuelle mais d’interdits, de lois édictées par des politiques sous l’influence d’un groupe de pression religieux toujours vivace. Une affligeante mainmise du religieux, dans ce qu’il a de plus totalitaire, sur la société et que les exceptions de Simone Veil ou de Christiane Taubira n’arrivent pas à faire oublier.

Un pays laïque, à ce qu’il paraît ? De façon très significative, il y a juste quelques jours, alors que le lobby catholique se démenait pour faire plier la justice civile, le Sénat adoptait un amendement visant à interdire aux mères voilées d’accompagner les sorties scolaires. Au nom de l’exemplarité laïque, d’un prétendu modèle républicain, ces femmes qui n’imposent rien à personne, qui ne demandent rien d’autre que de pouvoir vivre leur vie comme elles l’entendent, sont pourtant stigmatisées, priées de se rendre invisibles, exclues du droit commun, comme l’est, dans les écoles, toute une partie de la population scolaire, objet d’une surveillance qui tourne au flicage.

Sans que la question émeuve beaucoup de monde, dans un pays prêt à accepter n’importe quelle turpitude estampillée « valeurs de la république », la laïcité « à la française », unanimement célébrée dans tous les milieux politiques, s’étrangle d’indignation devant un foulard mais tolère qu’une autre religion, dans sa version la plus intégriste, la plus intolérante, se rêvant encore en religion d’état, puisse continuer à imposer ses mœurs, ses pratiques, ses principes à l’ensemble de la société (2).

 

(1) – Pas plus tard que samedi dernier, à la Roche-sur-Yon (Vendée), dans le cadre de la Journée contre l’homophobie, le stand LGBT dégradé, ses sympathisants menacés par une douzaine d’étudiants venus d’un institut catholique de la ville.

(2) – A ma connaissance, aujourd’hui, aucun des thuriféraires habituels de la laïcité à la française (Laïcité République, Riposte laïque, CNAL etc) n’a réagi à l’affaire Vincent Lambert. Indignation à géométrie variable.

 

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