Je ne suis pas français

La déchéance de la nationalité, c’était la dernière revendication portée par le FN que le gouvernement n’avait pas encore reprise à son compte. Voilà qui est fait.

La déchéance de la nationalité, c’était la dernière revendication portée par le FN que le gouvernement n’avait pas encore reprise à son compte. Voilà qui est fait. Après l’état d’urgence, après les perquisitions nocturnes, après les assignations à résidence, après l’interdiction des manifestations, après l’interpellation de militants politiques et associatifs, tout y est, Valls ayant même rajouté à la liste la rétention de sûreté, permettant d’emprisonner sans preuve ou une fois la peine purgée, sans oublier, bien sûr, les multiples mesures, décidées ces derniers mois, instituant une surveillance de masse. Au point qu’on peut affirmer que, dans un an et demi, l’extrême-droite au pouvoir n’aura rien à changer à cette législation totalitaire adoptée par un gouvernement, on ne dira pas de gauche – pour ne pas faire s’esclaffer le lecteur – mais s’affichant républicain, national, patriote.

Chercher à comprendre comment un pays peut, en quelques semaines, cesser d’être un état de droit, au point de faire savoir le plus officiellement du monde au Conseil de l’Europe qu’il ne se sent plus tenu de respecter la Convention européenne des droits de l’homme, fait intervenir toutes sortes d’éléments, sans doute pas tous de la même importance mais qui, mis bout à bout, font sens.

On évacuera les basses combines politiciennes du duo de tête de l’exécutif, prêt à tout pour conserver son petit pouvoir, pour s’attarder un peu plus sur le rôle de certains syndicats de police, très marqués à droite, qui, toutes ces années, avec l’aide des médias, ont imposé avec succès leurs volontés au législateur : en matière sécuritaire, depuis Sarkozy, le Parlement n’a guère fait qu’avaliser les revendications des commissariats, une habitude confortée par Taubira qui, s’est également inclinée devant les policiers venus manifester sous ses fenêtres en octobre dernier. Lorsque les policiers dictent la loi, lorsque la justice passe après la police, ça s’appelle un régime policier.

Mais plus fondamentalement, il faut reconnaître que la tâche du gouvernement s’est trouvée grandement facilitée par le formidable assentiment d’une large partie de l’opinion publique, par  l’indifférence de beaucoup. Dans le pays auto-proclamé des droits de l’homme, les droits de l’homme n’ont à vrai dire jamais été une préoccupation majeure ; il serait même plus honnête de dire que leurs conquêtes ne résultent, très souvent, que des combats menés par un petit nombre d’individus bataillant contre les pouvoirs en place dans un océan de conformisme. Un assentiment, une indifférence, un conformisme qu’il est d’autant plus aisé de libérer que la grande majorité de l’opinion n’est pas directement touchée, dans sa vie quotidienne et personnelle, par la brutalité d’une législation d’exception, ciblant principalement l’étranger, l’immigré, l’autre, celui qui n’a pas la nationalité française ou qui, l’ayant quand même, se trouve sans cesse dans l’obligation de la justifier. En réalité, ce que confirme cette année 2015, c’est à quel point la peur, la xénophobie, le racisme sont toujours extraordinairement présents dans ce pays, même si l’on ne croyait pas possible – ou tout à fait possible – que les politiciens de tout bord les exploiteraient avec une telle impudence. Bien sûr, on ne l’assume pas ouvertement : on a ses pudeurs, on a son amour-propre, on a sa fierté (nationale). Raciste et brutale, la république ? Oui, comme elle a pu l’être plus d’une fois dans son histoire, malgré la très haute estime dans laquelle elle se tient, malgré l’insupportable arrogance de tout l’appareil de propagande dont elle sait faire usage, malgré l’imaginaire frauduleux qu’elle s’acharne à mettre en place, notamment à l’école, se parant de toutes les vertus aux yeux des élèves émerveillés. N’est-elle pas magnifique, cette république à usage des enfants des écoles, telle que l’Education nationale la met en scène (et en ligne) à travers ses programmes officiels, ses instructions, son évangéliaire – « les valeurs de la république » - ses symboles ? En médire ne serait-il pas un signe avant-coureur de terrorisme, à traiter comme tel ? Pour en rester sur le terrain de l’école, il est particulièrement révélateur que jamais l’imagerie républicaine n’aura fait l’objet de telles injonctions, de telles pressions, voire de menaces, qu’en cette année où la république montre indéniablement un sinistre visage.

Dans l’entre-deux-guerres, c’est au nom de la république que les autorités ont commencé à ficher les étrangers, à les surveiller, à les interner. On connaît la suite de l’histoire. S’il ne s’agit évidemment pas de se livrer à un malencontreux anachronisme, ce n’est pas non plus une raison pour faire semblant de ne rien voir, surtout quand l’avenir est déjà sous nos yeux : la silhouette d’Aylan, qu’on a déjà oubliée, les 3000 migrants noyés ces derniers mois à nos portes, la jungle de Calais et la déshumanisation de l’autre, parce qu’il n’est pas français.

Cette France repliée sur ses fantasmes, cette république de brutes, il faudrait vraiment en être fier ?

Petite précision toute personnelle que je me permets d'ajouter à cette note de blog  : ce soir, pas moins de dix membres de ma famille (neveux, nièces, petits-neveux, petites-nièces), ont appris qu'ils n'étaient plus des français comme les autres...

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.