« Le discours frileux ou méchant de ceux qui voudraient nous convaincre que nous sommes menacés de « disparaître » sous la vague des nouvelles « invasions » ne débouche sur aucun futur, mais il se réclame de stéréotypes que l’histoire républicaine a diffusés : origine gauloise, France éternelle défendue à Poitiers par Charles Martel, nation supérieure à toute autre (« la nationalité française se mérite » ) … Le modèle d’assimilation que nous offrait cette histoire est devenu inopérant (…) : Notre schéma de la laïcité devra être repensé (…) Les missions de l’Etat seront cernées et clairement affirmées quand on cessera de confondre l’Etat et la nation ».

En 1987, lorsque, après un questionnement minutieux et érudit sur l’histoire de France et son enseignement, Suzanne Citron concluait par ces lignes son « Mythe national, l’histoire de France en question » (les Editions ouvrières), elle avait 30 ans d’avance. Ce petit bouquin, précurseur et tellement prémonitoire, fait aujourd’hui l’objet d’une nouvelle édition, augmentée de considérations, de réflexions qui prennent un relief tout particulier dans le contexte de repli identitaire actuel. « Notre « crise d’identité », vraie ou supposée est, à bien des égards, une crise de l’imaginaire historique et de la vision de la chose publique. Quelle histoire commune et plurielle permettrait ici et là de lutter contre les fanatismes, les haines ou la simple désaffection ? […] Ce que nous prenons pour « notre » histoire résulte […] d’une écriture du passé par les élites au service ou à l’appui des différents pouvoirs. » Historienne, mais aussi ancienne enseignante, Suzanne Citron, qui place toujours l’éducation au cœur de sa démarche, déplore que cette « historiographie apologétique de l’Etat [sous-tendant] l’imaginaire national », constitue toujours aujourd’hui la trame des programmes d’histoire à l’école primaire et au collège.

A un moment où la société semble se laisser séduire par des discours irresponsables tenus sur tout l’échiquier politique, Suzanne Citron croit au contraire à la nécessité d’« inventer une francité plurielle, métissée, généreuse, responsable. Dans une Europe à refonder et un monde à préserver du chaos, un autre modèle républicain, une nouvelle culture politique de la participation, de la transparence, de l’initiative et de la fraternité sont à promouvoir. Repenser les modalités de prescription de l’enseignement de l’histoire dans un système scolaire souple et décentralisé, est-ce un rêve fou, politiquement incorrect, ou une piste à saisir pour un nouveau regard sur la complexité ? »

A quelques semaines d’échéances politiques cruciales, la réédition du « Mythe national » arrive au bon moment. On ne sait pas encore si Fillon, qui veut faire réécrire les programmes d’histoire par des académiciens, lira l’exemplaire que Laurence De Cock lui a remis sous les yeux de plusieurs millions de téléspectateurs… https://www.youtube.com/watch?v=oshU4cxNpzo

 

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Suzanne CITRON, « Le mythe national, l’histoire de France revisitée », Les Editions de l’Atelier, Editions ouvrières, Paris, 2017.

 

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