B. Girard
"Au lieu de se surveiller, l'éducateur surveille les enfants et c'est leurs fautes qu'il enregistre et non les siennes." (J. Korczak)
Abonné·e de Mediapart

268 Billets

2 Éditions

Billet de blog 26 févr. 2018

Les députés et le service national : l'école en première ligne

Pressée par les circonstances, la commission de la Défense à l’Assemblée nationale a dévoilé son rapport sur le service national universel (SNU), un rapport dont les grandes lignes étaient en réalité connues depuis plusieurs semaines : il y est question d'endoctrinement, d'encadrement militaire, d'enfermement.

B. Girard
"Au lieu de se surveiller, l'éducateur surveille les enfants et c'est leurs fautes qu'il enregistre et non les siennes." (J. Korczak)
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pressée par les circonstances, la commission de la Défense à l’Assemblée nationale a dévoilé son rapport sur le service national universel (SNU), un rapport dont les grandes lignes étaient en réalité connues depuis plusieurs semaines (sur ce blog, note du 05/01/2018). Au cours de la séance, les parlementaires ont beaucoup parlé endoctrinement, encadrement militaire, enfermement.

S’écartant sensiblement du projet initialement prévu – mais finalement repris par Macron – d’un enfermement d’une durée limitée pour les 18-21 ans, les parlementaires optent pour un « parcours citoyen » visant principalement la tranche d’âge 11-16 ans et tout spécialement les collégiens jugés plus influençables, plus « malléables », comme le disait un ancien ministre de la Défense, que des lycéens ou des étudiants. De fait, il s’agirait, pour les années collège, de reprendre et de renforcer les principes de l’éducation à la défense : « renforcer l’esprit de défense » est bien l’objectif prioritaire mis en avant par les deux rapporteures. L’enseignement comporterait « des ateliers pratiques » (entraînement au lancer de grenades ?), des « visites de sites », une participation aux cérémonies patriotiques, ce que les rapporteures appellent un « lissage des pratiques pédagogiques » (sic). Innovation majeure : une semaine annuelle obligatoire de « défense et de citoyenneté » au cours de laquelle les établissements verraient débouler des militaires, des pompiers, des gendarmes, des anciens combattants, missionnés pour apprendre aux collégiens comment devenir citoyens.

Pour la seconde étape (à 16 ans), les points de vue de la commission divergent : certains envisagent une semaine en internat, consacrée à faire du sport, des exercices de confinement, évaluer la maîtrise de la langue française etc (oui, ce passionnant programme a bien été élaboré par la représentation nationale, réputée sérieuse),  alors que d’autres seraient plutôt partisans d’ « une semaine d’immersion au sein d’une structure à choisir parmi une liste d’acteurs publics et associatifs agréés, afin de vivre concrètement l’engagement ». Ne resterait alors qu’à trouver la liste des acteurs en question, susceptibles d’accueillir d’un coup 800 000 jeunes mais aussi d’obtenir l’accord des parents, les parlementaires s’étant rendu compte que le public concerné était constitué de mineurs.

Enfin, la dernière étape (16-25 ans) serait « incitative » : comprenez que les jeunes seraient poussés à s’engager dans « les préparations militaires, les jeunes sapeurs-pompiers, les engagements associatifs, le service civique ou encore la garde nationale. » Si, pour cet âge, la commission s’avoue « convaincue que les contraintes seraient contre-productives », cette référence au libre choix est par contre totalement écartée pour les plus jeunes, le collège se voyant d’office réquisitionné pour faire passer un message principalement militaire. Un endoctrinement rampant du cursus scolaire en germe depuis de nombreuses années dans l’éducation à la défense.

Pour loufoque et malgré tout brutal que paraisse ce projet, son idéologie sous-jacente n’en est pas moins chaudement approuvée par l’ensemble des membres de la commission, avec toutefois, une réserve largement partagée : ces jeunes, finalement, ne pourrait-on pas les enfermer davantage ?

Par exemple, pour « faire renaître le sens du devoir et de l’autorité », Christophe Blanchet (LRM) ne manque pas d’idées : « il faut donc instaurer un service national obligatoire en deux temps, reposant d’une part sur une période de douze jours en internat, sous encadrement militaire » – ce que le député appelle un service « émancipateur » - afin de développer chez les intéressés une liste impressionnante de qualités - « cohésion, courage, bienveillance, liberté, respect, devoir de mémoire, exemplarité, humilité, probité, dévouement, solidarité, responsabilité, sens du devoir, résilience, goût de l’effort » - qualités qui font tellement défaut aux jeunes alors qu’elles sont tellement développées chez les parlementaires…

Jean-Christophe Lagarde (UDI), lui, voudrait voir se multiplier des interventions militaires dans les lycées ainsi qu’un service obligatoire de deux mois.

Pour Jean-Michel Jacques (LRM), « une imprégnation militaire dès le début du parcours paraît indispensable ». Sous forme de bataillons scolaires, par exemple, ou encore d’enfants-soldats ?

Louis Aliot (FN) regrette de son côté « un déficit d’aspect militaire » et demande un service militaire obligatoire.

Enfin, dans la surenchère, le représentant de la France dite « insoumise » (Bastien Lachaud), fait également très fort en rappelant la préférence de son parti pour un service obligatoire d’une durée de 9 mois, destiné à rappeler « le lien indissoluble entre l’armée et la nation. » Insoumis ?

Au cours de cette séance, l’une des seules interventions un peu raisonnables est à mettre au crédit – c’est un comble – d’un député LR (Damien Abad), pas spécialement motivé par des considérations pacifistes mais financières : une « hérésie budgétaire », lance-t-il, avant de se faire couper grossièrement la parole par le président de la commission. Même au sein de la commission de la défense de l’Assemblée nationale, les dépenses militaires sont un sujet tabou…

En fin de séance, pourtant, un député (Didier Baichère, LRM) s’interroge sur la notion même de service obligatoire : « Il n’en demeure pas moins qu’on ne pourra pas l’imposer à la jeunesse, du moins sans courir un risque. Au cours de vos auditions, avez-vous pu entendre les organisations représentatives de la jeunesse pour mesurer leur perception d’un tel service ? » A cette interrogation pourtant légitime, il ne se trouve personne pour répondre…

De toute façon, ce rapport parlementaire a déjà été enterré par Macron, avant même sa publication, nouvelle illustration du mépris du prince-président pour le débat public, un débat tenu de s’effacer à chaque fois qu’est mentionnée une « promesse » du président. Une gouvernance infantile pour un pays qui se laisse trop facilement infantiliser. Mais quelle que soit la forme retenue pour le SNU – enfermement généralisé pour Macron, « parcours citoyen » pour les députés – on retrouve dans les deux options les mêmes illusions, le même système de pensée, les mêmes mensonges dès lors qu’il est question de citoyenneté et de défense. Illusion qui consiste à penser la construction de la citoyenneté comme une leçon de morale qu’on adresse aux jeunes et à eux seuls pour mieux se dédouaner de ses propres responsabilités. Confusion constamment entretenue entre citoyenneté et défense, entre défense et armée, cette dernière n’ayant jamais été (ou alors très exceptionnellement) au service des citoyens dans leur ensemble. Imposture autour du « brassage social » revendiqué par les défenseurs d’un service obligatoire, mais un brassage qui ne concernerait que les jeunes sans avoir à remettre en cause les fondements d’une société profondément inégalitaire. Profonde méfiance pour un système éducatif, une école, qu’il faudrait étayer, prolonger par un dispositif de coercition et de contraintes où l’enfermement tient une place de choix (internat, caserne). Incapacité à reconnaître que, sur certains sujets, le regard critique puisse s’exercer : sur l’armée, sur la guerre, sur la citoyenneté, l’endoctrinement l’emporte sur la liberté de conscience.

Reste une dernière interrogation : à travers les différents projets de service obligatoire, c’est bien une classe d’âge qui est visée mais aussi l’école. Pourquoi, dans ces conditions, les acteurs de l’école restent-ils aussi obstinément silencieux devant ce qui s’annonce comme un recul majeur des libertés publiques ? « Le monde enseignant – affirme Emilie Guerel, une des rapporteures de la commission - nous a paru très enclin à participer au futur dispositif, dont les acteurs perçoivent bien toute l’utilité. » C’est vrai, il a vraiment dit ça le monde enseignant ?

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Violences sexuelles
À LREM, des carences systématiques
Darmanin, Hulot, Abad : depuis 2017, le parti d’Emmanuel Macron a ignoré les accusations de violences sexuelles visant des personnalités de la majorité. Plusieurs cas à l’Assemblée l’ont illustré ces dernières années, notamment au groupe, un temps présidé par Gilles Le Gendre. 
par Lénaïg Bredoux, Antton Rouget et Ellen Salvi
Journal
Total persiste et signe pour le chaos climatique
Dans une salle presque vide à la suite du blocage de son accès par des activistes climatiques, l’assemblée générale de Total a massivement voté ce 25 mai pour un pseudo-plan « climat » qui poursuit les projets d’expansion pétro-gazière de la multinationale.
par Mickaël Correia
Journal
Fusillades dans les écoles : le cauchemar américain
Une nouvelle fusillade dans une école élémentaire a provoqué la mort d’au moins 19 enfants et deux enseignants. L’auteur, âgé de 18 ans, venait d’acheter deux armes à feu de type militaire. Le président Joe Biden a appelé à l’action face au lobby de l’industrie des armes. Mais, à quelque mois des élections de mi-mandat, les républicains s’opposent à toute réforme. 
par François Bougon et Donatien Huet
Journal — France
Le candidat Gérald Dahan sait aussi imiter les arnaqueurs
Candidat Nupes aux législatives en Charente-Maritime, l’humoriste a été condamné en 2019 par les prud’hommes à verser plus de 27 000 euros à un groupe de musiciens, selon les informations de Mediapart. D’autres artistes et partenaires lui réclament, sans succès et depuis plusieurs années, le remboursement de dettes.
par Sarah Brethes et Antton Rouget

La sélection du Club

Billet de blog
Amber Heard et le remake du mythe de la Méduse
Depuis son ouverture le 11 avril 2022 devant le Tribunal du Comté de Fairfax en Virginie (USA), la bataille judiciaire longue et mouvementée qui oppose Amber Heard et Johnny Depp divise l'opinion et questionne notre société sur les notions fondamentales de genre. La fin des débats est proche.
par Préparez-vous pour la bagarre
Billet de blog
Pour Emily et toutes les femmes, mettre fin à la culture du viol qui entrave la justice
[Rediffusion] Dans l'affaire dite du « viol du 36 », les officiers de police accusés du viol d'Emily Spanton, alors en état d'ébriété, ont été innocentés. « Immense gifle » aux victimes de violences masculines sexistes et sexuelles, cette sentence « viciée par la culture du viol » déshumanise les femmes, pour un ensemble de collectifs et de personnalités féministes. Celles-ci demandent un pourvoi en cassation, « au nom de l’égalité entre les hommes et les femmes, au nom de la protection des femmes et de leur dignité ».
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Portrait du ministre en homme fort (ou pas)
Le nom de Damien Abad m'était familier, probablement parce que j'avais suivi de près la campagne présidentielle de 2017. Je n'ai pas été surprise en voyant sa photo dans la presse, j'ai reconnu son cou massif, ses épaules carrées et ses lunettes. À part ça, je ne voyais pas trop qui il était, quelles étaient ses « domaines de compétences » ou ses positions politiques.
par Naruna Kaplan de Macedo
Billet de blog
En finir avec la culture du viol dans nos médias
[Rediffusion] La culture du viol est omniprésente dans notre société et les médias n'y font pas exception. Ses mécanismes sont perceptibles dans de nombreux domaines et discours, Déconstruisons Tou(rs) relève leur utilisation dans la presse de masse, dans la Nouvelle République, et s'indigne de voir que, depuis près de 10 ans, ce journal utilise et « glamourise » les violences sexistes et sexuelles pour vendre.
par Déconstruisons Tours