Fables obligatoires, rentrée en musique : un coup de bluff mais pas seulement

Un jour, une annonce : la communication du ministre de l’EN a trouvé son rythme de croisière. Avec les dernières en date – une rentrée en musique, les Fables de La Fontaine comme lecture de vacances – si la volonté d’affichage prime, elle ne doit pas faire oublier en arrière-plan la réalité d’un programme éducatif rétrograde.

Un jour, une annonce : la communication du ministre de l’EN a trouvé son rythme de croisière. Avec les dernières en date – une rentrée en musique, les Fables de La Fontaine comme lecture de vacances – si la volonté d’affichage prime, elle ne doit pas faire oublier en arrière-plan la réalité d’un programme éducatif rétrograde.

La rentrée de septembre 2017 se fera donc en musique : « afin de marquer de manière positive le début de l'année dans les écoles, les collèges et les lycées. Il s'agit de proposer aux élèves, qui étaient déjà présents l'année précédente, d'accueillir leurs nouveaux camarades en musique, manière chaleureuse de leur souhaiter la bienvenue. » Accueillir les nouveaux élèves ? Figurez-vous que les établissements n’y ont jamais pensé. Négligeant les initiatives locales, le ministre, partisan affiché d’une hypothétique « autonomie des établissements », use selon son habitude de l’injonction, préférant décréter la « mobilisation » de tous, parents, enseignants, élèves, institutions culturelles. L’« autonomie des établissements », version Blanquer, consiste principalement à ce que chacun, à son niveau, respecte la dernière circulaire en date, se plie au dernier caprice du ministre.

La grande misère de la musique à l’école

Chanter le jour de la rentrée, pourquoi pas ? Mais les préoccupations culturelles officiellement affichées par l’EN seraient un peu plus crédibles si elles étaient accompagnées de la volonté de placer la culture au même rang que celui des autres apprentissages. On en est bien loin. La musique au collège ? Une petite heure hebdomadaire– et encore pas toujours assurée – sur les 26 heures obligatoires. A l’école : les « enseignements artistiques » se voient globalement attribuer deux heures par semaine, quand l’enseignant trouve le temps – et les compétences – pour les prendre en charge. Un enseignement à portion congrue qui, d’ailleurs, est régulièrement menacé par l’ambition affichée de « renforcer les fondamentaux », dont la définition limitative – lire, écrire, compter -  et l’horaire déjà exorbitant laissent effectivement peu de place à l’ouverture culturelle. Une ouverture culturelle qui, en outre, comptait parmi les objectifs des activités péri-éducatives organisées dans le cadre de la semaine de 4 jours et demi… que le même ministre vient de réduire à 4 jours. Bref, avec ce type d’annonce, la pratique musicale, la culture musicale resteront pendant longtemps encore de la responsabilité des familles.

Les Fables servent à tout…

Effet d’affichage, toujours, avec le « cadeau » offert pour les vacances par l’EN – par le contribuable plus exactement – aux élèves de CM 2. Et quel cadeau ! Les Fables de La Fontaine. Mais cette obsession de Blanquer pour La Fontaine mérite un détour. Pour le ministre, « l'objectif est de renforcer le goût de la lecture chez ces élèves qui vont entrer au collège, en leur donnant l'occasion de découvrir une œuvre du patrimoine littéraire et de partager le plaisir de leur lecture avec leurs parents, leurs camarades, leurs professeurs. » Le prétexte avancé de « patrimoine » apparaît dans quasiment toutes les interventions du ministre, avec ces sous-entendus : le patrimoine c’est du sérieux, le patrimoine est un héritage, "notre" héritage, le patrimoine ne souffre aucune discussion. Comme par exemple s’interroger pour savoir si les Fables de la Fontaine répondent bien à l’objectif affiché de « renforcer le goût de la lecture » chez des enfants de 10 ans… pendant les vacances. De fait, les Fables n’ont jamais été conçues par leur auteur comme un livre de lecture ; trois siècles et demi plus tard, elles demandent un lourd travail de décryptage qui les rend inutilisables pour le commun des élèves. Non seulement elles ne renforceront pas le goût de la lecture chez des enfants qui l’ont déjà et qui trouvent leur bonheur dans la riche littérature jeunesse mais elles ne le feront pas naître comme par miracle chez ceux qu’elle rebute encore. On n’apprend pas à lire, on n’acquiert par le goût de la lecture avec le patrimoine, surtout lorsque le patrimoine est détourné de sa réalité à d’autres fins, instrumentalisé pour faire passer un autre message.

… à condition de savoir s’en servir

Car dans les débats sur l’école, il est indéniable que les Fables de la Fontaine occupent une place qui n’est guère en rapport avec l’envergure ou la nature de l’ouvrage. Une place guère légitime dans ce que devrait être la politique éducative au 21e siècle. Dans le cas présent, l’initiative de Blanquer aurait plutôt à voir avec les convictions éducatives particulièrement réactionnaires de son directeur de cabinet, C. Kerrero, qui, dans un entretien à la très traditionaliste officine SOS Education, justifiait à sa manière l’importance accordée à La Fontaine : « une mesure simple et nécessaire doit consister à revenir aux grands textes patrimoniaux dès le plus jeune âge, (….) enseigner les quatre opérations (…). Pourquoi ne pas exiger d’apprendre une fable de La Fontaine par semaine dès le plus jeune âge ? »  Autrement dit,  dans l’imaginaire de toute une mouvance nostalgique de l’école du passé, dont SOS Education est le fer de lance  – et Blanquer un sympathisant – les Fables de la Fontaine, érigées en document patrimonial majeur, occupent la même place que la blouse grise, les grandes dates et les « grands héros » de l’histoire de France ou encore l’enseignement du grec ou du latin : il s’agit  - rajoute le dircab – de « mettre fin à toutes les formes de fausses valeurs véhiculées par le système, du relativisme culturel à l’égalitarisme niveleur en passant par le périphérique ludique et le pédagogisme trissotant ». Elément majeur d’un retour vers le passé, le patrimoine, dans cette vision réductrice, se voit alors assigner pour objet de « ramener l’ensemble des élèves vers la culture française et la communauté nationale, car trop nombreux sont ceux qui ne s’y reconnaissent pas, ce qui conduit au dénigrement de la nation et à la haine d’autrui. » Des objectifs qui, bien sûr, relèguent loin derrière J. K Rowling, qui n’a pour elle que les dizaines de millions de jeunes lecteurs à qui Harry Potter a donné, partout dans le monde, le goût de la lecture.

Les Fables de La Fontaine comme lectures de vacances, ce n’est pas simplement pour faire plaisir aux arrière-grands-parents : chez un ministre qui confirme qu’il est d’abord un communicant de type sarkozyen, c’est une étape dans un projet éducatif rétrograde qu’il pourra mener à son terme si l’opposition au ministre continue à être aussi discrète – notamment sur le terrain – qu’elle l’est ces dernières semaines.

 

 

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