« Le cerveau de nos enfants et de nos adolescents n'est pas à vendre. Leurs émotions ne sont pas à vendre, ni par les plateformes américaines, ni par des algorithmes chinois. » C'est en ces termes que Macron cherche à justifier l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Discutée et votée en procédure d’urgence, cette interdiction en dit probablement davantage sur ses instigateurs que sur le public visé. Comme c’est souvent le cas lorsque les politiques interviennent dans le domaine éducatif, elle signe le primat de la facilité sur la complexité des choses, de la pensée binaire sur la nuance, de l’effet d’annonce sur l’efficacité réelle, du court terme des sondages d’opinion et des ambitions politiciennes sur le temps long de l’éducation. Ni les dangers réels ou supposés des réseaux sociaux ni quelques drames récents amplifiés et instrumentalisés ne justifient le choix d’une interdiction totale que, soit dit en passant, la France est le seul pays de l’UE à avoir, à cette heure, adopté. Le harcèlement scolaire, mis en avant pour justifier la mesure, n’a pas attendu les réseaux sociaux ni le téléphone portable pour exister, il perdurera sans eux sous une autre forme puisque, en privilégiant l’interdiction sur l’éducation, on s’empêche de remonter à l’origine du phénomène
Il s’agirait donc de défendre les enfants, de les protéger ? Dans l’acception singulièrement restrictive portée par les politiques, l’argumentaire n’est pas franchement crédible. De fait, la procédure d’urgence adoptée pour faire passer l’interdiction des réseaux sociaux tranche singulièrement avec la complaisance de longue durée manifestée dans ce pays par les pouvoirs publics et une large partie de l’opinion pour la violence éducative ordinaire, traînant les pieds pour abolir les châtiments corporels, cautionnant (Bayrou et beaucoup d’autres) des décennies d’abus sexuels, de violences physiques et/ou psychologiques exercées sur des élèves dans des établissements pourtant placés sous l’autorité de l’Éducation nationale.
Défendre les enfants, les protéger mais accepter que plusieurs milliers d’enfants dorment chaque nuit à la rue ? Que plusieurs dizaines de milliers d’élèves passent leur scolarité en hébergement d’urgence dans des hôtels miteux ou confiés à l’aide sociale à l’enfance dont des exemples récents ont montré les dérives et les abus dont elle était capable ? Si la défense des enfants est d’abord une obligation sociale, elle ne peut se satisfaire d’une simple mesure de police, un écran de fumée.
D’autant – la chose mérite d’être notée – que la mesure en question s’inscrit dans un contexte répressif dont les jeunes et les élèves font l’objet depuis plusieurs années : multiplication des dispositifs de surveillance aux alentours des établissements, uniformes scolaires, pressions insistantes pour l’abaissement de l’âge de la majorité pénale etc. En réalité, l’interdiction des réseaux sociaux n’a pas tant pour objet de protéger les élèves que de les surveiller, les contrôler, les mettre au pas.
« L’Éducation nationale fait une double promesse : amener chaque jeune au bout de ses potentialités d’apprentissage ; et faire de lui un citoyen libre et éclairé. Cela suppose de savoir distinguer la fausse information de la vraie… » Pour que ce principe énoncé par le ministre de l’Éducation nationale se concrétise, encore faudrait-il que l’information puisse circuler et ne soit pas confisquée au sein d’un système éducatif qui se replie sur lui-même dans une posture de forteresse assiégée, regardant le monde extérieur comme une menace. Interdire plutôt que réguler ou éduquer à la diversité du monde : entre l’interdiction brutale et la loi de la jungle, l’Éducation nationale passe une nouvelle fois à côté de sa mission éducatrice.
A côté, également des principes qui fondent le droit des enfants, définis notamment par la Convention internationale des droits de l’enfant dont les articles 12 et 13 contrastent furieusement avec la tradition française de tenir les enfants à l’écart de toute décision les concernant : « Les États parties garantissent à l’enfant qui est capable de discernement le droit d’exprimer son opinion sur toute question l’intéressant […] L’enfant a droit à la liberté d’expression. Ce droit comprend la liberté de rechercher, de recevoir et de répandre des informations et des idées de toute espèce, sans considérations de frontières, sous une forme orale, écrite, imprimée ou artistique, ou par tout autre moyen du choix de l’enfant. »
Former des citoyens libres et éclairés, demande E. Geffray. Certes mais encore faudrait-il expliquer comment. Dans le discours éducatif institutionnel et, plus généralement, le climat mauvais qui cerne l’école depuis plusieurs décennies, on chercherait en vain la trace d’un regard positif porté sur les jeunes et la population scolaire : partout, c’est la méfiance qui domine et son corollaire la surveillance et la répression. L’interdiction des réseaux sociaux et des portables en lycée, tout comme la prolifération des dispositifs de vidéosurveillance, n’est pas le signe d’un souci de protection des jeunes mais d’une infantilisation, d’une mise au pas, traduction d’un populisme éducatif favorisé par une conjoncture électorale qui traîne en longueur.
Et quand le président du groupe RN à l’Assemblée nationale surenchérit sur l’interdiction des réseaux sociaux, il est difficile d'y voir un souci de protection des jeunes : "Il faut évidemment une politique éducative forte, une incitation pour nos jeunes à lire, à découvrir toutes les formes de culture, à s’approprier notre identité et notre héritage culturel pour développer leur esprit critique". Comme d’habitude, le populisme éducatif ne fait que légitimer toujours plus une idéologie d’extrême-droite.
« Le cerveau de nos enfants et de nos adolescents n'est pas à vendre » (Macron). Mais le cerveau des adultes ? A une époque de décervelage massif (CNews, chaîne d’information la plus regardée, réseaux sociaux hors de contrôle pour les plus de 15 ans), on comprend que les parlementaires préfèrent ne pas poser la question.
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Interdiction du portable et des réseaux sociaux : parce que le président l'ordonne...