Benalla-Macron : une opinion publique complaisante et bien formatée

En France, la complaisance de l’opinion publique pour ses dirigeants, quels que soient leurs agissements, est une vieille tradition. Eduqués dans le culte d’une république sacralisée, les Français sont majoritairement peu enclins à remettre en cause, à travers leurs responsables politiques, un régime considéré comme toujours légitime, même quand il se fourvoie lourdement.

A en croire les sondages, la cote de popularité de l’opinion publique sur Macron n’a pas été affectée par l’affaire Benalla. Peut-être a-t-elle-même progressé… Autrement dit, une affaire lourde, mettant gravement en cause l’honnêteté et la compétence d’un chef d’état n’a pas d’impact sur le jugement que la société civile peut porter sur son représentant. Passé l’épisode d’une commission d’enquête parlementaire de pure forme, snobée par le principal intéressé, chacun retourne à ses occupations, à ses vacances. Comme si de rien n’était. Comme si c’était dans la nature des choses, ou plus exactement dans la nature d’un régime politique qui s’est fait une spécialité de ne jamais avoir de comptes à rendre à quiconque, méprisant le suffrage universel dont par définition il émane. Dans cette complaisance d’une majorité de Français pour ses dirigeants, rien de nouveau : entre l’affaire Ben Barka et l’affaire Benalla, en passant par l’affaire Boulin, l’affaire du Rainbow Warrior, ou encore l’affaire des Irlandais de Vincennes, des écoutes téléphoniques de l’Elysée, du financement libyen de la campagne électorale de Sarkozy, de beaucoup d’autres encore, l’histoire de la 5e République se confond avec celle des scandales qui la jalonnent à intervalle régulier sur un fond d’ inépuisable indulgence d’une notable partie de l’opinion pour sa classe dirigeante. Et c’est bien cette indulgence, autant, voire davantage que les turpitudes des dirigeants qui fait problème.

Sur le dernier scandale en date – en attendant le suivant – tout a été dit : au plus haut sommet de l’état, qui sent sa cour d’Ancien régime, dégoulinant de mépris, mensonges, confusion des genres, passe-droits, privilèges éhontés, arbitraire, brutalités policières et violences d’état ont été exposés au grand jour, même si, de façon très significative, cette dernière – la violence d’état – a été moins sévèrement jugée que les cachotteries et les mesquineries des individus. Un peu comme si l’on se refusait à remettre en question un régime politique dont la nature est pourtant de conduire à l’abus de pouvoir. Mais en France il est rare que l’abus de pouvoir, lorsqu’il émane de l’état, fasse l’objet d’une indignation générale, encore moins d’une condamnation. Eduqués dès leur plus jeune âge dans le culte de la république, bien des Français n’en voient pas les tares ou les trouvent légitimes. La brutale répression de la manifestation du 1er mai ? Inévitable incident du « maintien de l’ordre républicain », tout comme la mort de Rémi Fraisse, de Malik Oussekine ou les morts de Charonne. Un coup de pied dans le ventre infligé à un manifestant au sol par un proche collaborateur du président ? On ne va pas pour si peu remettre en cause le président ni la république. Une faute individuelle, se justifie-t-on. Et même si cette faute individuelle est indubitablement en rapport avec les prérogatives présidentielles, même si cette faute prend place dans une liste déjà longue d’abus, de violences, de crimes, la république, elle, reste intouchable.

De fait, la corrélation est forte – et sans doute même la filiation – entre la sacralisation qui entoure le régime républicain et l’enseignement dont il fait l’objet à l’école sous diverses dénominations selon les époques : éducation ou instruction civique, éducation morale, aujourd’hui éducation morale et civique (EMC), dont la finalité a toujours été d’entretenir « l’amour de la république » (la formule est de Chevènement, ministre de l’EN de 1984 à 1986). Une formule ambiguë, confondant ce qui relève des sentiments et de la morale privée (l’amour) et les exigences légitimes de la vie en commun (quelles règles pour quelle société ?), mais également totalitaire dans son principe, faisant d’une organisation politique, économique et sociale donnée, une sorte d’objet de vénération protégé de toute critique, de tout examen par l’étiquette « républicaine ». A l’école, la république est un dogme, une sorte de vérité révélée dont l’enseignement tient plus du religieux que de l’approche rationnelle ou historique. Dans les inépuisables « ressources » officielles que l’EN met à la disposition des enseignants, cette définition de la devise républicaine donne la mesure du côté irrationnel de cet enseignement : « La Liberté est l’initiale de la République, sa religion première (…) L’Egalité est la noblesse de la République (…) La Fraternité est l’enfant naturelle de la République, tardivement venue, son tiers état » (les majuscules sont d’origine).  Enseignement ou prédication ?

Cette dévotion scolaire pour une république hors-sol, sans réel contenu épistémologique ou historique, s’est encore exacerbée depuis 2015 dans une sorte de rituel expiatoire autour des « valeurs de la république » dont, selon les responsables politiques (cf la citation fameuse de Valls : « à l’école, on a laissé passer trop de choses… »), l’oubli serait directement à l’origine des attentats terroristes. L’école tout entière s’est trouvée engagée dans « une grande mobilisation autour des valeurs de la république » (c’est la dénomination officielle) aux allures de catéchisme obligatoire. Intégrées dans un amalgame révélateur avec « la défense de la laïcité » (dont on ne sait trop par qui elle est menacée), les valeurs en question font aujourd’hui l’objet d’injonctions officielles protéiformes dérivant gravement vers une surveillance renforcée des personnels et des élèves dans ce qu’il faut bien appeler une morale d’état : le refus de chanter la Marseillaise ou de participer aux cérémonies patriotiques (c’est-à-dire militaires), considéré comme une « atteinte » à la laïcité, à la république, doit être « relevé » toutes affaires cessantes pour remonter au plus haut de la hiérarchie. A défaut de garantir la liberté, l’égalité, la fraternité, la république surveille.

Retour à l’affaire Benalla-Macron : une affaire qui, tout autant que la responsabilité individuelle des deux protagonistes est aussi celle de l’indifférence, de la complaisance d’une large partie de l’opinion publique pour ses dirigeants et pour le régime politique qu’ils incarnent et dont ils récupèrent en partie le prestige. Un prestige dont on ne sait pas vraiment à quoi il tient mais que son enseignement scolaire contribue à répandre. A l’école, l’éducation civique, première étape de ce qui devrait être, en toute logique, une prise de conscience politique, est d’abord une affaire de croyance quasi-religieuse, d’adhésion irrationnelle et forcée à des institutions politiques et sociales jugées insurpassables, puisque « républicaines ». Là où l’examen critique, le droit d’inventaire, la mise en contexte historique devraient être la norme, une vérité révélée, rabâchée prétend former des citoyens. Elle forme plutôt - comment dire ? - des croyants, de fidèles sujets, peu disposés, arrivés à l’âge adulte, à remettre en cause des pouvoirs, une autorité, considérés comme toujours légitimes même dans leurs pires dérives.

 

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