L’intervention directe des États-Unis au Venezuela, ayant conduit à la capture et à l’extraction du président Nicolás Maduro, dépasse de loin le cadre d’un événement régional. Elle constitue un marqueur stratégique majeur d’une phase de bascule du système international, où les équilibres hérités de l’après-guerre froide se désagrègent sans qu’un nouvel agencement stabilisateur ne se dessine.
Ce qui se joue à Caracas n’est pas seulement une crise de souveraineté nationale ; c’est une requalification du rapport entre la force, le droit et la légitimité, à l’échelle globale.
I. L’acte brut : quand la force devient procédure
Dans sa dimension littérale, l’opération américaine marque une rupture nette avec les usages diplomatiques traditionnels. La capture d’un chef d’État en exercice sur son propre territoire, sans cadre multilatéral explicite, relève moins d’une logique de dissuasion que d’une logique d’extraction.
Ce geste affirme un principe implicite : certaines puissances se reconnaissent le droit de court-circuiter les mécanismes collectifs, d’ériger leurs propres qualifications juridiques en normes opératoires et de substituer la procédure unilatérale à la médiation internationale.
Dans la phase de bascule du système international, la force ne s’oppose plus frontalement au droit ; elle l’absorbe, l’instrumentalise et le redéfinit à son profit.
II. Lecture sécuritaire : l’instabilité comme nouveau normal
Sur le plan sécuritaire, les conséquences sont immédiates et profondes.
À l’intérieur du Venezuela, l’effondrement du sommet politique provoque un réflexe de durcissement : extension des prérogatives sécuritaires, suspicion généralisée, repli autoritaire. L’État frappé au cœur ne se réforme pas ; il se crispe.
À l’échelle régionale, l’épisode agit comme un facteur de déséquilibre systémique. Les voisins ne lisent pas seulement une crise vénézuélienne, mais un précédent. La peur n’est plus celle d’une contagion idéologique, mais d’une contagion méthodologique : si l’extraction devient possible ici, elle devient pensable ailleurs.
C’est l’un des traits centraux de la phase de bascule du système international : l’exception tend à devenir un modèle reproductible.
III. Souveraineté fragilisée et prédation stratégique
L’épisode vénézuélien s’inscrit également dans une dynamique plus ancienne mais aujourd’hui accélérée : la corrélation entre fragilité étatique et appétit stratégique.
Un État affaibli, sanctionné, isolé, voit sa souveraineté se déliter en même temps que ses ressources gagnent en attractivité. Le Venezuela, puissance énergétique sous contrainte, incarne cette équation dangereuse : lorsque la souveraineté recule, la richesse cesse d’être un bien national pour devenir un actif disputé.
Dans cette phase de bascule du système international, la souveraineté n’est plus un principe garanti ; elle devient une variable conditionnelle.
IV. L’hégémonie par le langage : l’impérialisme procédural
L’un des aspects les plus révélateurs de cet épisode réside dans sa mise en récit. L’intervention n’est pas présentée comme un acte de domination, mais comme une opération de justice, de sécurité, voire de protection des populations.
Nous assistons à l’émergence d’un impérialisme procédural : la puissance n’avance plus sous le vocabulaire de la conquête, mais sous celui de la légalité auto-proclamée. La contrainte est dissimulée derrière la procédure, la coercition derrière la morale.
C’est là l’un des paradoxes de la phase de bascule du système international : la domination ne se revendique plus, elle se normalise.
V. Multilatéralisme sous contrainte et alliances mutantes
Face à cette séquence, le multilatéralisme apparaît affaibli mais non disparu. Les institutions existent encore, mais leur capacité à contraindre les puissances dominantes se réduit.
Les alliances, quant à elles, entrent dans une phase de mutation forcée. Les États ne s’alignent plus par affinité idéologique, mais par calcul de survie. La neutralité devient instable ; l’autonomie stratégique, un objectif vital mais difficilement atteignable.
Dans cette phase de bascule du système international, l’alignement est moins un choix qu’une nécessité.
VI. Profils de vulnérabilité et tentations futures
L’opération américaine ne désigne pas des “prochaines cibles” explicites, mais dessine une cartographie de vulnérabilité : États riches en ressources stratégiques, institutions fragilisées, isolement diplomatique, narratifs criminalisants disponibles.
Cette matrice est dangereuse parce qu’elle est transférable. Elle peut inspirer d’autres puissances, sous d’autres prétextes, dans d’autres régions. La tentation n’est pas idéologique ; elle est systémique.
Conclusion : vers une géopolitique des tectoniques
Nous n’entrons pas dans un nouvel ordre mondial. Nous basculons dans une phase de bascule du système international, marquée par une géopolitique des tectoniques : plaques normatives qui s’éloignent, failles de souveraineté qui s’élargissent, secousses imprévisibles provoquées par des précédents mal refermés.
Dans ce monde instable, la règle ne disparaît pas ; elle se fragmente et se négocie au rapport de force. La puissance redevient la grammaire centrale des relations internationales, et la stabilité, un objectif de plus en plus coûteux.
L’enjeu pour les États n’est plus seulement d’exister dans le système, mais de résister aux secousses d’un monde où la bascule est devenue permanente.