Alors que le monde entre dans une ère de rivalités systémiques et de recompositions accélérées, la puissance ne se mesure plus seulement à l’aune des arsenaux ou des balances commerciales, mais par la capacité à influencer, fédérer, inspirer et résister narrativement. À l’horizon 2030, l’Algérie doit se doter d’une doctrine d’influence globale, cohérente et souveraine. Une stratégie pensée non comme mimétisme des puissances anciennes, mais comme projection singulière d’un État-nation postcolonial maître de sa narration et acteur d’équilibre mondial.
- L’influence : un pilier oublié de la souveraineté algérienne
Trop souvent réduite à sa dimension militaire, diplomatique ou énergétique, la souveraineté algérienne gagnerait à s’armer d’un troisième pilier stratégique : l’influence. Celle-ci ne relève pas de la séduction cosmétique, mais de la capacité à façonner les représentations, à orienter les récits, à structurer les perceptions dans les sphères régionales, africaines, diasporiques et internationales.
Dans un monde dominé par des narratifs hostiles ou paternalistes, l’Algérie ne peut plus rester l’objet de discours forgés ailleurs. Elle doit redevenir sujet stratégique, émettrice de récits, porteuse d’un horizon civilisationnel propre.
- Vers une doctrine algérienne d’influence : 7 piliers fondateurs
- Une matrice idéologique claire : souveraineté, justice, solidarité
L’Algérie doit structurer son influence autour de valeurs cardinales universelles qui résonnent avec sa trajectoire historique :
- Anticolonialisme actif
- Justice pour les peuples opprimés
- Solidarité Sud-Sud et non-alignement intelligent
Cela implique un discours d’État constant, une lisibilité stratégique et une cohérence dans les prises de position.
- L’intelligence culturelle : une puissance douce de rupture
La culture algérienne , dans sa diversité musulmane, amazighe, arabe, méditerranéenne, africaine , est un réservoir inépuisable de rayonnement. Elle doit être projetée via :
- Des instituts culturels algériens à l’étranger;
- Une offensive éditoriale et audiovisuelleinternationale (cinéma, séries, plateformes, médias diasporiques) ;
- La numérisation du patrimoineet sa valorisation dans les arènes mondiales.
- La diplomatie diasporique : levier organique d’influence
La diaspora algérienne, forte de plusieurs millions de citoyens et descendants, doit devenir un corps diplomatique informel au service des intérêts supérieurs de la Nation. Cela nécessite :
- Une structuration en réseaux sectoriels stratégiques(juristes, chercheurs, investisseurs, artistes) ;
- Des Conseils d’Influence Algérienne à l’Étranger;
- La formation géopolitique et mémorielle des élites diasporiques.
- Les think-tanks algériens : architectes de la pensée souveraine
L’absence de think-tanks souverains à rayonnement international est une faille stratégique. Il est impératif de créer des centres algériens de prospective, d’intelligence stratégique, de géoéconomie, et de sécurité globale, capables de :
- Nourrir la décision publique ;
- Dialoguer avec les grandes écoles de pensée mondiales ;
- Produire des narrations alternatives algériennessur les grands enjeux planétaires.
- Le digital comme champ de bataille narratif
L’espace numérique mondial est aujourd’hui un théâtre de guerre cognitive. L’Algérie doit :
- Former une garde numérique souveraine(influenceurs, community managers, analystes stratégiques) ;
- Créer des plateformes numériques algériennes de contenu, d’analyse, de storytelling ;
- Développer un “Observatoire des Narratifs Hostiles”avec contre-feux immédiats.
- Une stratégie africaine d’influence multiforme
L’Algérie est africaine par vocation, non par contrainte. Elle doit construire une doctrine d’influence africaine dans :
- La formation (universités, bourses, écoles militaires)
- L’énergie et les infrastructures (modèle Sonatrach)
- Les valeurs (anticolonialisme, coopération non prédatrice)
- L’intégration à des pôles géopolitiques alternatifs
BRICS+, G77, UA, OPEP+, OSC : l’Algérie doit penser ses alliances comme espaces de projection narrative et diplomatique, non comme simples blocs économiques. L’influence se joue aussi dans les forums, les votes, les textes, les concepts.
- Vers une Algérie-influence : propositions concrètes à horizon 2030
Pour que cette doctrine d’influence devienne réalité d’ici 2030, plusieurs axes opérationnels doivent être simultanément activés. Il s’agit d’articuler une stratégie cohérente, structurée et offensive à travers cinq chantiers majeurs :
- Structurer la doctrine
Le lancement d’un Livre Blanc de l’influence algérienne constituera l’acte fondateur d’une pensée stratégique claire et ambitieuse. Ce document servira de boussole conceptuelle pour orienter les politiques publiques d’influence, définir les périmètres d’action, les partenaires cibles et les priorités géographiques et sectorielles.
- Investir dans les idées
Pour exister dans le monde, il faut penser le monde. La création d’un Institut National de la Diplomatie d’Influence sera le socle intellectuel et académique de cette stratégie. Il formera les futurs stratèges de l’État, produira de la connaissance souveraine, et dialoguera avec les think-tanks nationaux et internationaux.
- Mobiliser la diaspora
La diaspora algérienne, acteur global par excellence, mérite un espace de coordination à la hauteur de son potentiel. L’organisation des Assises de la Puissance Algérienne Mondiale réunira experts, entrepreneurs, intellectuels et influenceurs d’origine algérienne afin de fédérer une action concertée et transnationale au service de la patrie.
- Rayonner culturellement
La création d’une chaîne mondiale multilingue algérienne (en arabe, français, anglais et espagnol ) s’impose comme levier majeur de rayonnement. Cette plateforme audiovisuelle de haut niveau aura pour mission de diffuser les récits algériens, promouvoir les talents nationaux et déconstruire les stéréotypes dominants.
- Contrer les récits hostiles
Face à la prolifération des discours hostiles, biaisés ou néocoloniaux, l’Algérie devra mettre en place une cellule stratégique de veille médiatique. Celle-ci assurera une analyse en temps réel des campagnes d’influence, coordonnera les ripostes narratives, et proposera des contre-discours puissants, documentés et diplomatiques.
- Valoriser l’expertise nationale à l’international
Créer un Répertoire Mondial des Compétences Algériennes (RMCA) recensant les experts, chercheurs, diplomates, artistes, ingénieurs et influenceurs d’origine algérienne opérant à l’étranger. Ce vivier permettra une mobilisation ciblée des compétences dans les forums internationaux, panels d’experts, médiations ou projets d’influence.
- Renforcer la présence intellectuelle algérienne
Lancer un programme de traduction et diffusion des œuvres algériennes (historiques, politiques, littéraires, stratégiques) vers les principales langues internationales (anglais, espagnol, turc, russe, mandarin). L’objectif est de reconquérir les bibliothèques du monde avec une pensée algérienne décoloniale, souveraine et universelle.
- Déployer une diplomatie mémorielle active
Instituer un Calendrier Mémoriel de la Résistance Algérienne (5 juillet, 1er novembre, 8 mai 45, etc.) célébré dans toutes les ambassades et consulats avec des événements publics, expositions, conférences, et contenu numérique mondial. Ce dispositif ancrera la mémoire dans l’espace international comme vecteur d’influence et d’adhésion morale.
- Fédérer les forces culturelles et sportives
Créer un Conseil Mondial des Artistes, Créateurs et Sportifs Algériens pour structurer la présence culturelle de l’Algérie dans les grandes compétitions, expositions, festivals ou plateformes numériques. Il s’agira de renforcer l’image positive de l’Algérie à travers ses talents universels, avec un encadrement institutionnel et stratégique.
- Consolider l’influence dans les organisations internationales
Élaborer une stratégie proactive de positionnement de cadres algériens issus de la société civile dans les grandes institutions internationales (ONU, UA, UNESCO, FMI, OMC, FIFA, etc.) avec un accompagnement de carrière, un soutien diplomatique, et une préparation géopolitique ciblée. Il s’agit d’influencer de l’intérieur les décisions multilatérales.
- Moderniser le narratif éducatif et médiatique interne
Intégrer à l’école algérienne et aux médias publics un enseignement stratégique de la souveraineté, mêlant histoire, géopolitique, soft power et digital literacy. Former dès le plus jeune âge une génération consciente, patriote, et apte à défendre le récit national dans les arènes globales.
- Lancer une fondation algérienne pour les causes internationales justes
Créer une Fondation Internationale, dédiée au soutien des causes des peuples opprimés (Palestine, Sahara Occidental, Afrique en lutte, etc.) à travers des bourses, des plaidoyers, des conférences et des interventions diplomatiques parallèles. Cela renforcera le positionnement moral et civilisationnel de l’Algérie.
- Conclusion : d’un État défensif à une puissance narrative souveraine
L’Algérie, héritière d’une révolution fondatrice et détentrice d’un capital moral unique, ne peut se contenter de résister : elle doit proposer, influencer, inspirer. À l’horizon 2030, une doctrine algérienne d’influence structurée, offensive et souveraine est non seulement souhaitable, mais vitale.
Dans un monde fragmenté, ceux qui racontent le monde finissent par le diriger. À nous, Algériens, de reprendre la plume de l’Histoire, non pour flatter le passé, mais pour dessiner les contours d’un avenir libre, digne, et partagé.