Covid-19, second confinement en France : la stratégie de la cocotte-minute.

Avec ce second confinement, les revirements successifs du gouvernement sur les « denrées essentielles », sont révélatrices d'une navigation à vue qui inquiète et divise. Mais ce qui est le plus grave, c’est cette incapacité à gouverner sans utiliser la peur. Est-ce la bonne stratégie ? Jusqu’où les français sont-ils capables de tenir la pression ?

Si vous ne savez pas ce que c'est qu'un « produit essentiel» ne cherchez plus, le gouvernement français à réponse à tout.

Il sait, ce dont vous avez besoin surtout en cas de crise sanitaire. Quitte à désorganiser les entreprises, déjà en difficultés pendant la pandémie, il sait, produire jusqu’à l’absurde des listes complètes de « denrées essentielles » [1].

Mais est-ce bien à l’État de définir notre essentiel ?

Le gouvernement en France a cette maladie du centralisme qui consiste à penser dans les moindres détails, la vie des français. Dans un schéma répété, depuis le début de la pandémie, l’exécutif sécurise, prévoit, anticipe tout, comme si l’exercice du pouvoir était une domination. L’exécutif ne dialogue pas, il dicte. Il ne consulte pas l’assemblée des députés, Il organise une réunion au sein d’un conseil de défense restreint, devenu organe clé de cette pandémie. Le chef de l’état  décide seul, de ce qui est essentiel pour les citoyens. Il dirige, en urgence au coup par coup, sans prévenir personne.

Il y a une contradiction fondamentale dans les derniers discours d’Emmanuel Macron sur la pandémie. Comme il l'a fait avec la Convention citoyenne sur le climat, le Président  donne le sentiment de s’appuyer sur les forces vives de la nation, mais en réalité il ne laisse aucune marge de manœuvres aux français.  "La réussite, explique t’il dans son discours du 28 octobre 2020, dépend du civisme de chacune et chacun d'entre nous. J'ai confiance en nous, en vous dit-il, en notre capacité à surmonter cette épreuve"[2] .  

Pourtant, la plupart des français ont montré à travers ces premiers mois de pandémie, à quel point ils étaient capables d’agir dans un cadre contraint. Il n'y a qu'à observer comment la majorité des lieux de rassemblements, restaurants, théâtres, bibliothèques, cinémas ont joué le jeu de l'adaptation aux gestes barrières, sans être des clusters de contamination [3]. Cette réponse collective portait un immense espoir, car elle démontrait la force d’une société qui s’organise et qui s’adapte.

Les citoyens ont appris, depuis le premier confinement, ils ont appris qu’ils ne risquent pas leur peau à chaque sortie de leur maison. Ils ont identifié, les lieux de contaminations, les clusters, les regroupements familiaux, les soirées arrosées, les lieux bondés. Ils savent désormais se prémunir de cette pandémie et éviter les contacts physiques. La plupart des français sont déterminés à continuer de respecter ces règles sanitaires.

Alors pourquoi continuer à diriger le Pays, comme s'ils étaient irresponsables, incapables de décisions  ?

Comment expliquer que l’organisation d’une société ne se fasse qu'à travers le filtre de la valeur travail ?

Par quelle magie administrative ce gouvernement se trouve t’il à faire retirer des rayons entiers de vêtements en pleine période de grippe, juste avant l’hiver ? 

Comment accepter l’idée d’un confinement salutaire et découvrir des enfants entassés dans des couloirs ou des réfectoires bondés des établissements scolaires ?

Comment comprendre des mesures de limitations de la circulation et vivre cette promiscuité dans les rames de métros parisiens ? 

Par quel sortilège, l’Etat fait il fermer les rayons cultures des grandes surfaces ?

Comment est-il possible de faire fermer, les petits commerçants qui sont précisément les plus fragiles, au détriment des grandes enseignes ?

Comment expliquer que l’Etat autorise d’un côté la chasse des nuisibles et empêche les gens de sortir de chez eux à plus d’un kilomètre de leur maison ?

A déterminer pour nous ce qui est essentiel dans nos vies, non seulement l'état nous infantilise, mais il nous déresponsabilise et nous empêche de lutter contre la pandémie. 

Depuis le premier confinement, la France est bloquée. La société va plus mal, elle fonctionne au ralenti. Les services administratifs sont saturés. Le système de santé est en surtension :  embouteillages monstres chez les dentistes, saturations chez les spécialistes,  maladies chroniques transformés en parcours du combattant, opérations urgentes annulées. Internet s'engorge également, les livraisons de vêtements ou d'accessoires deviennent aléatoires. Les rendez-vous avec un artisan demandent désormais des mois, les services de livraisons sont débordés, les chaines de fabrication arrêtées. A force d'accumuler les retards, tout devient urgent dans les foyers. Le lave-vaisselle qui tombe en panne, les lunettes des enfants à changer, le sèche-linge qui bas de l'aile, les phares de la voiture qui clignotent. C’est toute l’organisation d’une société qui part en vrille. Tous les signes d'une hypertension sont diagnostiqués, mais les prescriptions n’ont pas changé. Même interdictions, mêmes circulaires de déplacements, mêmes amendes.  

En écartant de la main tout ce qui n’est pas dans son schéma de pensée, le gouvernement créer les conditions d'un étouffement, d'une surchauffe psychologique et morale. Et pour accentuer la pression, comme si elle n’était pas suffisante, les médias d’actualité continuent leur ballet de la  peur en décomptant quotidiennement le nombre des morts. Ils terrorisent les populations.

Comment peut-on en même temps accentuer la pression sur une population fatiguée et de l'autre s'étonner que les réseaux sociaux soient devenus des vecteurs de haine ? Créer les conditions d’un repli identitaire et de l’autre constater que les grands principes de la laïcité sont violemment remis en cause dans les écoles ? 

Avec cette pandémie, ceux qui nous gouvernent ont créé sans le vouloir, les conditions d’une violence continue sur la population, ils persistent dans une surenchère dangereuse, en renforçant davantage les interdictions et la surveillance de la population.

Puisque le temps est à l’expertise chiffrée et aux décomptes sanitaires, quel sera le prix en termes économiques et sanitaires, d’une société entière mise sous tension, pendant une année complète, voire davantage ? Comment repenser la vie des seniors coupés du monde dans les Ehpad ? Comment protéger les enfants dans un monde devenu de plus en plus violent  ? 

Combien faudra t’il comptabiliser de maladies cardiaques, de burns out, avant de tirer la sonnette d'alarme ?  Combien faudra t'il compter de violences conjugales, de maltraitance infantile, ou de harcèlements scolaires sur les réseaux sociaux, avant de prendre conscience de l'effet délétère de ces confinements prolongés ? Combien de mois une société au bord de l’implosion peut-elle supporter d’injonctions sécuritaires ?

Même si Emmanuel Macron l’a évoqué à demi-mot dans son discours du 28 octobre dernier [4], il y a un non-dit terrible dans ce second confinement : cette pandémie mondiale est partie pour durer car ce virus mystérieux s'est infiltré partout, il change profondément la nature de la relation aux autres. Le monde se fragilise.

Ne serait-il pas essentiel de repenser l’organisation entière de la société en imaginant des espaces de décompressions, des sas de liberté, des endroits de rencontres ? Pour reprendre la métaphore de la cocotte minute, ne faudrait il pas prévoir "des soupapes de sécurité" ? 

Mais où se trouve la part de rêve, d’espoir, de culture, de collectif ?

Soyons justes, depuis le premier confinement des fonds d’aides très importants ont été apportés aux personnes et aux entreprises les plus en fragiles. Des mesures exceptionnelles ont été prises pour lutter contre cette pandémie. Mais la réponse de l’Etat ne peut être que purement sécuritaire ou économique.

Il y a peut-être des réponses politiques plus symboliques qui portent les promesses d’un renouveau, d’une confiance.

Interdire les livres est un signe terrible, augmenter les pouvoirs de la police dans un loi de "sécurité globale"[5] est une erreur majeure.

Pourquoi ne pas s’appuyer davantage sur notre identité commune, notre patrimoine commun invisible. Utiliser la Culture et la Nature comme d’ immenses pacificateurs de tensions, des "promesses d’essentiels", des "horizons possibles".

"N’est-il pas essentiel" de penser sur le long terme et d’envisager de ré-ouvrir les musées, les librairies, les cinémas, les théâtres, les médiathèques, les conservatoires, dans le respect des règles sanitaires ? Parce que la culture est le ciment du vivre ensemble.

"N’est-il pas essentiel", d’ouvrir progressivement les espaces extérieurs, d'allonger les temps de sorties, de laisser les français investir, les forêts, les plages, les chemins de randonnées, ouvrir le pays tout entier aux sports individuels et aux promenades en famille ? Parce que les corps pressurisés ont besoin d'espace pour expulser les tensions.

"N’est-il pas essentiel", de permettre aux français reprendre le travail, pour ne pas bloquer une société qui vit déjà au ralenti ? De retrouver des lieux d'interaction, sans passer par des ordinateurs, de ré inventer des lieux de rencontres sans contact physique ? Parce que simplement nous sommes fondamentalement plus heureux lorsque nous faisons société.

La stratégie de l'interdiction qui consiste cloisonner les familles, à fermer les petits commerces et les rayons désignés comme inutiles est non seulement une mauvaise idée, dans une crise sanitaire qui promet de durer, mais elle risque de créer un appel d'air au moment du dé-confinement. Comme ce fut le cas cet été, elle prépare les conditions d’une période de décompression familiale en plein milieu de l’ hiver au moment des fêtes de noël.  

La stratégie de la peur, produit des dégâts considérables car elle plonge la population dans une sidération, alors que la bataille est dans la solidarité, le partage d’expérience et la recherche d’endurance. 

La société française ne tiendra pas longtemps dans ce jeu de confinements répétés et de décrets sécuritaires qui s’additionnent les uns aux autres. "La stratégie de la cocotte-minute" laisse des traces indélébiles dans notre pays car elle crée les conditions d’une implosion sociale et d’un repli identitaire. Elle est le prélude d'une société malade de la peur, qui regarde hypnotiquement venir le chaos du monde par écrans interposés. 

Si cette pandémie doit s’installer, n’est-il pas temps de mettre en place des actions qui permettent aux citoyens de reconstruire autrement le lien social ? De retrouver une sérénité tout en reprenant son travail, en inventant le chemin d’une adaptation, d'une guérison ?

Et si nous décidions d’aller vers "un calme retrouvé" ensemble, avec la pandémie ? 

 

 

[1]  Un nouveau décret publié ce mardi 3 novembre au Journal officiel venant complété le décret du 29 octobre 2020, vient préciser la liste des produits qui pourront être vendus dans les hyper marchés de plus de 400 m2. Ainsi la vente des journaux est autorisée dans les grandes surfaces mais pas celle des livres. Les confiseries sont autorisées mais pas le gros électro-ménager.  Les chaussures sont interdites à la vente mais les apéritifs autorisés, le tabac est autorisé à la vente, mais pas la vente de vêtements...

[2] Discours d’Emmanuel Macron du Mercredi 28 octobre 2020 à 21 minutes 30.

[3] Dans le site de Santé publique France : "La localisation des clusters en cours d’investigation au 12 octobre (2020 ndlr) se retrouve par ordre décroissant dans le milieu scolaire et universitaire (376 clusters), les établissements d’hébergement de personnes âgées dépendantes (304), dans les entreprises privées ou publiques (248), les établissements de santé (130) et les évènements publics ou privés rassemblant de manière temporaire des personnes (89).

[4] Discours d’Emmanuel Macron du Mercredi 28 octobre 2020  à 20 minutes 38s :  "Une fois le pic épidémique passé, tous ces outils devraient nous permettre demain de tenir jusqu'au vaccin à l'été, nous disent les scientifiques..."

[5] Proposition de loi nº 3452 relative à la sécurité globale. Proposition de loi nº 3452 relative à la sécurité globale. "Le texte prévoit d’autoriser les services de l’État concourant à la sécurité intérieure et à la défense nationale et les forces de sécurité civile à filmer par voie aérienne (Drônes Ndlr). Il préconise dans son article 24 :  de punir d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende le fait de diffuser, par quelque moyen que ce soit et quel qu’en soit le support, dans le but qu’il soit porté atteinte à son intégrité physique ou psychique, l’image du visage ou tout autre élément d’identification d’un fonctionnaire de la police nationale ou d’un militaire de la gendarmerie nationale lorsqu’il agit dans le cadre d’une opération de police.

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