Jean-claude Carrière, l’homme qui savait écouter

Jean-Claude Carrière était un défricheur. Parmi les multiples hommages rendus à son travail. De part ses origines modestes, il avait ce désir profond de transmettre le plaisir d’écrire au plus grand nombre. Mais il le faisait à sa manière, en conteur, sans crayon ni ordinateur. Témoignage d'une semaine un peu hors du monde, passée avec ce grand pédagogue.

Croisé à la Femis, durant une semaine en 1995, avec une partie de notre promotion, nous étions assis en tailleur les uns en face des autres. Jean-Claude Carrière, alors Président de notre école, était parmi nous, assis en tailleur, comme un vieux sage, façon « Mahabharata » (ce livre monde indien, qu'il avait contribué à faire connaître). Il nous impressionnait.  Mais très vite, comme le professeur John Keating du "Cercle des poètes disparus", il a commencé par faire un pas de côté. Alors nous avons compris, que ce cours ne ressemblerait à aucun autre.

Assis en rond à la manière des palabres africaines, nous attendions cérémonieusement, qu’il prenne la parole, il a sourit puis nous a dit  :

 "Pendant 5 jours, nous allons juste nous raconter des histoires. Vous ne prendrez pas de notes, vous ne vous interromprez pas... Nous inventerons des poésies, des fables, des nouvelles... Des longs-métrages vont peut être naitre de nos échanges, ces histoires sont à vous, mes idées sont à vous, vos idées vous allez les donner comme un cadeau fait à tous.  Prenez votre oreiller derrière vous, installez vous, allongez vous si vous voulez, mettez vous à l'aise, nous allons juste nous écouter..."

Sous nos yeux ébahis, Carrière nous toisait du regard, comme par défi.

"Alors, qui commence ?".  Long silence, en guise de réponse. Le plus téméraire, se jetait dans l'abîme, il levait la main .

"Qu'est ce que tu vois, lançait il, qu'est ce que tu entends ? Qu'est ce que tu sens ? 

"Je vois un homme, commence le plus hardi, un homme qui est hospitalisé dans une chambre sombre,  il est très malade et seul. Tous les jours à la même heure, vers 18H00, il entend les talons d'une femme qui marche dans la rue en contrebas et ce bruit est merveilleux : Tic, tac, tic,tac. À l´oreille, il devine sa silhouette, elle est fine, élégante, jolie. Le lendemain, comme pour se conforter, du fond de son lit , il attend fébrilement l'heure dite et les talons reprennent en claquant le sol... Tic tac, tic, tac...

Nos yeux grands ouverts, nous écoutions cérémonieusement l'histoire, comme on assiste à la naissance d'un poussin qui frappe à sa coquille. Tic, tac, tic, tac. Jean-Claude Carrière Intervenait par de brèves remarques qui synthétisaient nos questions.

"- Il peut se déplacer votre malade ?

- Difficilement répond le téméraire, mais s'il fait des efforts, il peut se hisser jusqu'à la fenêtre. 

- Ouf ! faisions nous tous en riant ! 

Comme dans une danse, il distribuait symboliquement le bâton de paroles.  - C'est bien...encourageait-il, qui continue ?".                                       Un autre levait la main et prenait le relais.

- Le 3 eme jour, l'homme se réveilla, "Au présent » interrompait le maitre de cérémonie ! - « Le 3 eme jour, l'homme se réveille, peu de temps avant 18H00. Il écoute, il écoute et le son des talons ne vient pas. Il attend, perdant patience....Mais, à 18H13, il entend le bruit des talons rapides, familiers... Tic, tac, ti, tac, tic, tacTiens, elle est en retard. 

Éclat de rire genéral, nous étions plongés dans l'histoire. Le récitant reprenait, joyeux.- Il lève les yeux et remarque un interstice ouvert, là sur la hauteur de la fenêtre, à deux mètres de son lit.Vite, Il prend une calepin de papier posé sur sa table de nuit. Un crayon. Il griffonne un mot rapide, le froisse en boulette et tente de la jeter par la fenêtre. Une fois, zut la boulette tombe au sol, deux fois, par terre à nouveau, trois boulettes, quatre... c est peine perdue. De rage, il griffonne un nouveau message et la zoup, enfin la boule de papier tombe dans la rue.. Il attend nerveux mais, les pas s'éloignent... Tic tac, tic, tac. Il est trop tard....

Quelqu'un lève la main, Oui ? Enchaînait Carrière.

- On sait ce qu'il a écrit sur la boulette de papier ? Non répond le second. -  C’est bien. Qui d'autres ?

C’était facile et doux, il n’imposait rien. Son écoute, sa présence, « son parcours » impressionnant était bien suffisant. Sous son impulsion, nous découvrions le plaisir d'inventer qui naissaient de notre imagination collective. L’histoire n’appartenait à personne et nous étions habilement délestés du sentiment de propriété. Nous nous sentions forts et libres. Nous improvisions à la manière des surréalistes dans une forme de cadavres exquis. Chacun rajoutait un élément du récit qui naissait sous nos oreilles attentives. En le regardant faire, nous apprenons par mimétisme, que l’écoute était plus importante que la parole. Que les plus timides avaient leur place, que les plus bavards pouvaient battre en retraite. Pas de concurrence, pas de compétitions et cela nous faisait un bien fou. Quelque chose de mystérieux infusait au dedans de nous, une alchimie. L'apprentissage pouvait s'effectuer sans bagarre d'égos, nous trouvions notre place, sans stratégie.  

Parfois l’histoire improvisée s’arrêtait en « Cul de sac » alors nous la laissions comme un compagnon de voyage qui prend une autre route. Parfois elle durait des heures, parfois, nous la reprenions le lendemain. Parfois, nous nous chuchotions impressionnés que nous en rêvions la nuit.... Tic, tac, tic, tac. Cette fois, C'était les petites jambes des aiguilles du réveil qui nous ramenaient dans cette chambre d'hôpital, comme pour chercher une issue à cette rencontre improbable. 

Carriere donnait ses idées comme on partage des plats sur un grande table de voisins, en valorisant surtout celles des autres, sans écraser, sans signe d’autorité. Il en avait des idées, tout une fournée. Parce qu’elles étaient simples, elles venaient se loger avec celles des autres.

Munis de notre seule imagination, nous avions l’impression d´être égal à égal, alors que nous échangions avec un des plus grands scénaristes du monde. Nous avions l’impression d’avoir été invités au dîner des grands et nous goûtions à satiété le bonheur nouveau de notre aptitude à inventer. Le scénariste était simplement parvenu après des années à construire le cadre d’une écoute bienveillante et ronde. Les mots, les phrases venaient comme des invités surprises.  Nous avions l´impression de découvrir émerveillés les profondeurs insondables de notre imagination.

Sans rien commander et parce que le temps avait fait son office, il avait ouvert la porte de l’impossible et nous jurions de ne plus jamais la refermer... Nous tenions le sésame de notre « caverne improbable », un labyrinthe de pensées terribles et merveilleuses...

   

 

« J'ai travaillé toutes les formes d'écriture. Je pense que je possède un bon arsenal. Il y a quelque chose en moi qui se satisfait d'être au service d'un auteur, de se couler dans sa pensée, de l'adapter au mieux. Je n'ai pas d'ego » 

Jean-Claude Carrière 

Quelques scenarii dans le foisonnement des perles cinématographiques qu’il a co-écrites.

« Le Journal d'une femme de chambre » de Luis Buñuel
"Yoyo" de Pierre Étaix
"Viva Maria", de Luis Malle
"La Piscine" de Jacques Deray
"Le Grand Amour" de Pierre Étaix
"Taking Off" de Miloš Forman
"Cet obscur objet du désir" de Luis Buñuel
"Le Tambour" de Volker Schlöndorff
"Le Retour de Martin Guerre" de Daniel Vigne
"L'Insoutenable Légèreté de l'être" de Philip Kaufman,
"Max mon amour" de Nagisa Ōshima
"Valmont" de Miloš Forman
"Milou en mai" de Louis Malle
"Cyrano de Bergerac" de Jean-Paul Rappeneau,
"Le Hussard sur le toit" de Jean-Paul Rappeneau
"Le Ruban blanc", de Michael Haneke


https://www.cinematheque.fr/cycle/jean-claude-carriere-579.html"

 

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