La mécanique de Noël ou la pression collective sur le travail

Une galerie marchande comme les autres, pendant les fêtes de Noël en pleine période COVID, et puis tout à coup, le regard se dirige vers celle que personne ne regarde et qui travaille au milieu de la marée humaine, invisible.

Nous sommes le 23 décembre 2020, en pleine période COVID, ce midi, je suis allé imprimer des photos à la galerie Atlantis de Saint-Herblain, une des plus grandes galeries commerçantes d’Europe, un temple de la consommation. La galerie est bondée, des milliers de personnes masquées, tendues, se pressent avant le jour de Noël. La période est compliquée, les règles sanitaires sont contraignantes et les moments familiaux devenus rares et précieux.

Au guichet Leclerc, celui des spectacles et des photos, une quinzaine de personnes attendent en prenant leur mal en patience. Pour faire comme tout le monde, je patiente et j’observe la femme derrière le guichet lorsque je remarque qu’elle est seule pour s’occuper de tous les clients. Elle semble avoir une cinquantaine d’années, les traits de ses yeux sont marqués. Je l’observe : elle gère à elle seule, la vente des billets, l’impression des photos, la vente des albums, les chèques cadeaux, les appels téléphoniques et mille autres choses inattendues. J‘observe ses gestes précis, méthodiques, elle ne commet aucune faute , elle est parfaite, réglée comme du papier à musique, de toute évidence elle a une grande expérience. Une vraie cheffe d‘orchestre, un pur chef d‘œuvre d'efficacité et de compétences mêlées. Personne ne la regarde, pourtant elle est époustouflante.

C’est un spectacle à elle toute seule. À l’observer plus intensément, on sent qu’elle respire avec quelques difficultés sous son masque, que ses efforts lui coûtent. Autour d'elle, la tension des gens est palpable, si elle s'arrête, la colère monte et la foule est grouillante, nerveuse. Tournant sur elle même, elle semble au centre de l’horlogerie et c’est une mécanique implacable, la file ne désemplit jamais. Au milieu de cette galerie tourbillonnante, ce guichet est un peu comme un coucou suisse qui tourne en boucle avec sa danseuse au milieu, une folie ! Pendant les quarante minutes où je suis resté, elle a géré près de 100 personnes, n’a jamais eu cinq secondes à elle, accueillant chacun d‘un mot sympathique et d’un sourire léger. Rien de robotique, de l’humain tout en chair. Devra-t-elle tenir ce rythme pendant huit heures de suite ? Il y a des chances. Mais la danseuse s’accroche, en gardant son calme, malgré la marrée humaine elle accorde à chaque client une trentaine de secondes, va droit au but, elle survole tout, elle est légère. A la voir se déplacer sur 3 caisses enregistreuses, c’est évident, elle cumule trois postes différents.

Au moment de récupérer mes photos et de régler, je lui glisse rapidement : “Ils n’ont pas trouvé le moyen de vous mettre à deux chez Leclerc ? Même pendant les fêtes de Noël ? Il y a encore quelques années vous étiez trois derrière ce guichet non ? La dame opine de la tête un court instant. Je croyais qu’ils faisaient des gros bénéfices en ce moment ?"

La dame polie ne me répond pas. Elle me regarde et s'arrête un moment, jette un coup d’œil, comme si elle était épiée, elle finit par lâcher : “C'est dur vous savez !" Puis elle me rend mes photos avec un regard complice, et derrière son masque, s’excuse.. Désolé de vous avoir fait attendre... et... bon Noël Monsieur.

En récupérant mes photos, je jette un dernier coup d’œil sur la dame, la file est passée à 25 personnes. Elle ne lâchera rien, elle est forte. D’ailleurs elle n’a pas le choix. Avec les fêtes de Noël n’en doutons pas, il y aura des impatients, des gens énervés, des gens contaminés, des gens tendus et pressés. Il faudra tenir, encaisser l‘argent, la colère, se taire... Encaisser, encaisser, encaisser... Je m’éloigne, la dame devient de plus en plus petite, elle continue son ballet avec un calme infini, en tentant de tenir la cadence... L'impression de se sentir imbriqué, piégé dans cette mécanique infernale comme si j en étais un minuscule maillon. Bon Noël madame la danseuse...

Je me dis en partant que c’est peut-être cela qui tuera notre société malade de consommations. La pression sur les gens, les travailleurs, la pression infinie jusqu’ à l’épuisement. Encaisse, encaisse, encaisse. Prends les coups.

La pression c‘est le système. La pression permanente, c’est l’essence même de cette mécanique folle. Et cette pression est infinie car les gens sont des consommateurs addicts, eux mêmes extraordinairement complices et adaptables. Vous avez remarqué ? Lorsqu’ils ont peur de perdre leur travail, les gens deviennent formidablement élastiques, ils résistent. Black Friday, courses de Noël, COVID, crises sanitaires, ils encaisseront tout.

Il n'y a pas de limites au cynisme de ceux qui empochent en cette période de crise sanitaire. Dans l‘ obscurité de nos angoisses élastiques, ils encaissent, le cœur vide, les poches pleines. Et si cette dame n’en peut plus, fait un burn out un jour, si elle explose en vol, ils en trouveront une autre, une dame formidable pour la remplacer, on l’échangera comme on remplace une pièce défaillante. Peut-être ne sera-t-elle même pas remerciée. Alors j’ai repensé à Chaplin, à cette séquence dans “les temps modernes” (1936) où le travail à la chaîne fait vriller Charlot, au point qu’il décide de choisir d’être libre et misérable. Je me suis dis que ce qui avait été combattu à l’epoque, l’optimisation du travail, était encore là, bien présent, près d un siècle plus tard, sous une autre forme. Que l‘on avait remplacé la surveillance des machines par une surveillance collective, une surveillance de la masse par la masse... La peur, quelle fantastique ouvrière ! C’est un carburant inaltérable, pourquoi s’en priver ? Encaisse, encaisse, encaisse...

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