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Billet de blog 2 déc. 2010

Evelyne Perrin : Quand les salariés entrent en lutte

Evelyne Perrin est militante d’Agir ensemble contre le chômage ! et de Stop Précarité. Ancienne chargée de mission du Ministère de l’équipement, elle se consacre aujourd’hui à des enquêtes sociologiques sur la précarité, la politisation des jeunes, ou encore l’identité nationale. Elle nous présente ici son dernier manuscrit à paraître, Haute tension : les luttes des salariés contre les plans sociaux 2008-2010.

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Evelyne Perrin est militante d’Agir ensemble contre le chômage ! et de Stop Précarité. Ancienne chargée de mission du Ministère de l’équipement, elle se consacre aujourd’hui à des enquêtes sociologiques sur la précarité, la politisation des jeunes, ou encore l’identité nationale. Elle nous présente ici son dernier manuscrit à paraître, Haute tension : les luttes des salariés contre les plans sociaux 2008-2010.

Les travailleurs confrontés aux plans sociaux et délocalisations sont souvent présentés comme les « victimes de la crise ». Qu’en penses-tu après ton « tour de France des entreprises en lutte » ?

La crise n’a été qu’un amplificateur, mais ce mouvement a commencé bien avant. Les délocalisations, ça fait longtemps qu’elles frappent l’industrie, et maintenant elles s’étendent aux services avec les centres d’appel par exemple. Des études montrent que si le montant total des pertes d’emplois dues directement aux délocalisations n’est pas énorme, leurs conséquences sont très fortes du fait de leur concentration dans certains secteurs. Des filières de production entières s’en trouvent déstructurées, sans compter leur impact sur les bassins d’emploi, les recettes fiscales, les cotisations sociales… Ce qui est inquiétant, c’est que ce mouvement s’amplifie. Les délocalisations se font vers les pays à bas coût de main d’œuvre, mais pas seulement : Molex par exemple a délocalisé aux Etats-Unis, pensant que le bas niveau du dollar doperait ses exportations…

Les travailleurs sont-ils entièrement démunis face à ce phénomène ? Certains parviennent-ils à faire barrage aux délocalisations ?

Contrairement à ce que l’on entend dire trop souvent, le premier réflexe des travailleurs cibles de délocalisations n’est pas de demander des indemnités de licenciement maximales, mais bien de défendre leurs emplois. C’était triste de voir des luttes acharnées qui n’ont débouché sur rien, ou sur des victoires partielles. C’est toujours mieux de se battre que de rester passif : les Continental, les Molex, ont obtenu un soutien incroyable de la population et des élus. Mais ils ont été bernés. Là où les luttes ont le mieux marché, c’est quand la sauvegarde des emplois faisait l’objet d’une unité syndicale, était portée par des collectifs de grève rassemblant syndiqués et non syndiqués, ou quand les travailleurs ont reçu le soutien de la population et des élus locaux. Bien souvent les luttes ont échoué du fait de la division syndicale et du jeu de collaboration avec le patronat joué par FO et la CFTD. Mais il y a plusieurs exemples de succès : les Ford de Blanquefort ont réussi à empêcher un plan social ; les SBFM de Caudan ont mené une lutte acharnée pour se faire reprendre par Renault…

La reprise de leur entreprise par les salariés n’a-t-elle pas été envisagée ?

Elle était peut-être présente dans l’inconscient collectif mais rien n’en a été dit dans le cadre de mes entretiens. Par la suite, j’ai reposé la question par téléphone et il est apparu que certains y avaient pensé notamment chez Molex, mais cela leur paraissait impossible. Il n’y a que Philips Dreux qui a tenté de relancer la production de téléviseurs sous contrôle ouvrier. Ca a été possible parce que l’usine réalisait un produit fini, alors que dans beaucoup d’usines on ne crée qu’un morceau de produit dont le reste est réalisé aux quatre coins du monde. Ca aurait pu faire un nouveau LIP, si l’expérience ne s’était pas terminée au bout de dix jours : les travailleurs ont reçu des lettres de menace et FO a sabordé le projet… Il faut dire que la CGT dissidente qui portait le projet de reprise était très minoritaire dans l’entreprise.

Les syndicats n’appuient-ils pas suffisamment ce type d’initiatives ?

Les centrales syndicales n’ont pas fait leur boulot, elles ont été au-dessous de tout. La CFDT a bien fait pression pour obtenir le fonds social d’investissement (FSI), qui est somme toute assez décevant. Quant aux états généraux de l’industrie, qui ont répondu à une demande de la CGT, ils ont été lamentables. J’ai été frappée par l’isolement de chaque lutte. Au lieu de les fédérer, les syndicats les ont gérées séparément et leur soutien a été bien timide. A Total Dunkerque par exemple, la CGT a arrêté un mouvement qui aurait pu arriver au succès… Les seules tentatives de convergence des luttes ont été portées par les salariés eux-mêmes ; c’est le sens du collectif contre les patrons voyous (CCPV, voir leur site) créé lors de la manifestation de solidarité avec les New Fabris de Châtellerault, à l’initiative de leur porte-parole Guy Eyermann. Après la manif de Châtellereault, ils ont organisé ont organisé une action à Paris où ils ont envahi la Bourse, et ils ont essayé de se réunir à la fin des manifestations de l’industrie, malgré la difficulté liée aux horaires de transport. Actuellement ils publient une lettre très complète, « Nouveautés », qui fait état des luttes face aux licenciements partout en France.

Au terme de ton enquête, sur quels leviers penses-tu qu’il faille jouer face aux délocalisations et aux licenciements ?

Il faut encourager la relocalisation des activités. Il ne suffit pas, comme le fait le gouvernement, d’accorder une « prime à la relocalisation » : l’économiste El Mouhoub Mouhoud dans son ouvrage Mondialisation et délocalisation des entreprises montre qu’il ne sert à rien d’aider les entreprises, il faut aider les hommes et les territoires. A quoi bon accorder des subventions à des firmes qui délocaliseront deux ans après ? Il faut d’abord un renforcement du pouvoir des comités d’établissement et des comités d’entreprise. Ceux-ci doivent être informés et participer aux décisions stratégiques ; ils pourraient être investis d’un droit de veto sur les délocalisations, pouvoir élaborer des contre-propositions… Pour cela il faut reconstruire une culture de l’autogestion qui s’est perdue ; il ne suffit pas d’évoquer l’interdiction des licenciements. Ensuite, il faut un véritable appui des régions, qui ont dans leur compétence la formation et la reconversion ; la quasi-totalité d’entre elles sont de gauche et pourtant elles ne font pas grand-chose, si ce n’est le Poitou-Charente qui favorise la création de coopératives… L’Etat pourrait également créer un véritable fonds de reconversion. Enfin, il faut s’attaquer au pouvoir de la finance, ce qui passerait par la création d’un pôle public bancaire comme le propose Attac.

Et que penses-tu de l’instauration d’un revenu universel garanti ?

La proposition me semble un peu facile. Quand Baptiste Mylondo écrit dans Sarkophage que le travail a toujours été un facteur d’aliénation duquel il faut se libérer, il sous-estime que dans le travail, il y a à la fois aliénation, et participation à l’échange social. Et les tenants du revenu universel ne parlent jamais de la contribution à apporter à la société, c.à.d. de la contre-partie du revenu, or on ne peut l’évacuer. Il faut aussi parler de qui va participer et décider de la production des biens… Il est faux que les gens ne veulent pas travailler. Pour avoir milité depuis de nombreuses années dans les associations de chômeurs, il est clair que l’on trouve – ou que l’on s’efforce de trouver – un sens dans le travail. D’ailleurs mon intention initiale en allant dans les usines en lutte était de créer une connexion entre chômeurs et travailleurs en lutte. C’est très difficile, car les travailleurs n’ont pas envie de faire des choses avec les chômeurs ; parce que ça fout la trouille, le chômage… Mais ce n’est pas impossible. Nos combats sont communs.

(Cette interview a été réalisée en septembre 2010.)

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