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Billet de blog 8 févr. 2011

Argentine : ces travailleurs qui font de la politique

La crise argentine de 2001 a été accompagnée par un grand nombre d’occupations d’établissements, remis en production par leurs travailleurs au moment de la faillite ou de la fuite de leur patron.

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La crise argentine de 2001 a été accompagnée par un grand nombre d’occupations d’établissements, remis en production par leurs travailleurs au moment de la faillite ou de la fuite de leur patron.Le pays compte aujourd’hui plus de 200 de ces coopératives, appelées entreprises récupérées, fabriques récupérées, coopératives de travailleurs autogérés, ou encore fabriques sous contrôle ouvrier… Une telle diversité d’expressions pour désigner un même phénomène révèle la grande variété des orientations politiques traversant les expériences autogestionnaires argentines. Tour d’horizon des trois principaux1 mouvements en présence.

« Ma politique, c’est de bien faire mon travail »

Cette phrase, prononcée par un ouvrier textile de Bruckman, représente à merveille le positionnement du Mouvement National des Fabriques Récupérées par leurs Travailleurs (MNFRT), regroupant la majorité des entreprises récupérées argentines. De fait, les récupérations interviennent presque toujours sous le coup de la nécessité, et l’autogestion s’impose à des travailleurs souvent dépolitisés, voire adeptes du modèle patronal. Pour eux, l’objectif est avant tout la survie au travers de la sauvegarde de leur « source de travail » ; ce à quoi les a aidés Luis Caro et son équipe de professionnels du MNFRT.

Contrairement à ce que laisse à croire la littérature académique, Caro n’a rien d’un horrible avocat d’affaires. Issu d’un quartier pauvre de Buenos Aires, il n’a cessé depuis son enfance de voir des fabriques fermer et des hommes se retrouver sans travail. Il a entrepris des études d’avocat après avoir travaillé comme ouvrier naval, et c’est en étudiant la loi d’expropriation que lui est apparue la solution à l’équation : fabrique inoccupée + travailleurs désœuvrés = fabrique à récupérer. Une solution qu’il pourra expérimenter dès la sortie de ses études d’avocat en obtenant la première expropriation d’une fabrique en Argentine, en faveur des travailleurs de Gip-Metal, aujourd’hui coopérative Unión y Fuerza.

L’homme auquel est reprochée sa gestion « personnaliste », présente son mouvement comme une organisation de type social dont le but est d’améliorer le sort des travailleurs en faisant respecter leur « droit au travail ». Une action sociale philanthropique qui prétend échapper aux logiques idéologique et partisane. Caro regrette la confusion existant entre politique et partisan : tout acte humain est politique, et récupérer une fabrique est un acte politique. D’ailleurs « l’empreinte d’une coopérative est de type sociale, socialiste, voire communiste » : les fabriques du mouvement fonctionnent toutes avec des principes de démocratie directe et de salaires égaux… Mais il s’oppose à ceux qui « veulent la prise de pouvoir au travers des fabriques et entreprises récupérées » : elles sont un exemple à suivre, elles sont une alternative à promouvoir, mais elles doivent conserver leur autonomie.

Pas question, par exemple, d’entendre parler d’étatisation sous contrôle ouvrier. Pour Caro, cette proposition de « l’ultragauche » révèle que comme les entrepreneurs, ces camarades sous-estiment l’ouvrier : « ils disent que dans le système capitaliste il est très difficile pour une fabrique de pouvoir se maintenir ; or il y a toujours plus de fabriques récupérées, et chaque fois que des travailleurs utilisent cette méthodologie, leur situation s’améliore… Nous n’avons pas peur du marché ! »

Même si celui-ci n’est pas la panacée, et il reconnaît la nécessité de mettre fin à un système « ultra-capitaliste » qui empêche la population de vivre dignement. S’il rejette la lutte des classes – quoique « la défense des droits […], certainement, ça implique de prendre à ceux qui ont beaucoup pour donner à ce qui n’ont rien » -, le leader du MNFRT reconnaît en outre la nécessité d’une action politique et pourquoi pas d’une révolution pour faire advenir une société plus juste. « Ce qui se passe c’est qu’il y en a qui pensent qu’il faut faire une grande révolution d’abord, et après les petites révolutions. Pour nous la révolution est d’abord dans chaque fabrique. »

« La politique est plus importante que la production »

Mais Luis Caro a un frère-ennemi : Eduardo Murua, dirigeant du Mouvement National d’Entreprises Récupérées (MNER). Ex montonero (guérilla péroniste sous la dictature), puis syndicaliste dissident, ce dernier est convaincu de la nécessité de rénover les méthodes de la lutte face à un néolibéralisme destructeur ; c’est ainsi qu’il se fait le promoteur de l’occupation d’usines en situation critique, expérimentée une première fois à l’IMPA (usine métallurgique et plasturgique de Buenos Aires) en 1998. Cas limite de « récupération » puisque l’entreprise était déjà une coopérative qui va simplement changer de direction. Mais en 2000, il ne manque pas de se rapprocher de la récupération d’Unión y Fuerza, et vole le bébé de Caro en créant le MNER.

Celui-ci a une orientation radicalement opposée au MNFRT (né postérieurement pour s’en distinguer) : alors que Caro, par une aide technique à « ses » fabriques, leur permet d’augmenter production, investissements et salaires, Murua considère que « la politique est plus importante que la production ». La solution aux problèmes productifs des entreprises récupérées est ainsi ramenée à l’obtention d’un fond de rénovation technologique, la mise à disposition de fonds de roulement, ou encore une loi d’achats d’Etat. L’IMPA, douze ans après sa « récupération », continue ainsi à tourner à un très faible taux d’utilisation de son potentiel productif, des machines vieilles de plus de 50 ans, et des salaires de misère… Situation à laquelle seraient à terme condamnées l’ensemble des entreprises récupérées laissées dans le cadre du marché.

Et les travailleurs partagent-ils cette position que la politique est plus importante ? A cette question, Murua répond franchement : il n’en sait rien, et il semblerait que non puisqu’il a été viré de la direction de l’IMPA de 2005 à 2007. Mais « la démocratie et l’horizontalisme n’existent pas… La vérité c’est que je ne pourrais pas te dire que je suis démocratique, j’ai une idée du cours des choses, et je sais que parfois certaines choses s’imposent. Même si tu fais des assemblées tous les jours, ce n’est pas pour ça qu’elles sont démocratiques ! Souvent celui qui s’impose c’est celui qui parle le plus, qui est le plus fort… ».

Ce qu’il faut changer, c’est d’abord le système de domination politico-économique. Il est temps de construire « un parti ou une organisation révolutionnaire » en vue de la création « du pouvoir populaire ». Non pas par les urnes dont on ne peut espérer aucun changement, mais par l’insurrection populaire. Le MNER travaille ainsi avec des organisations piqueteras, des syndicats révolutionnaires, des commissions internes antibureaucratiques…

« La politique n’a pas la solution à tout »

C’est ce constat qui a conduit les travailleurs de l’hôtel récupéré BAUEN à s’éloigner du MNER pour créer la Fédération Argentine des Coopératives de Travailleurs Autogérés (FACTA). Diego Ruarte, du secteur « presse et diffusion » de l'hôtel, reproche au « Mouvement » de ne s’occuper que de la première dimension de son slogan « occuper, résister, produire ». Or « occuper, c’est un mauvais moment. Pourquoi poursuivre dans ce chemin si on peut changer ? »

Tout en gardant une orientation plus politique que le MNFRT, la FACTA s’attache ainsi à rassembler des entreprises récupérées et coopératives en tous genres pour chercher ensemble des solutions à leurs problèmes. Ainsi, des coopératives agricoles sont-elles sauvées de la tutelle des intermédiaires en vendant leurs produits directement à une coopérative de consommation ; une coopérative produisant du tissu a trouvé une coopérative textile comme client… Pour Diego, « tout le marché n’est pas capitaliste » : BAUEN par exemple, avec d’autres coopératives du secteur, participe au développement d’un « tourisme plus national, pour que les travailleurs puissent avoir des vacances dignes » ; « avec la possibilité de faire du tourisme en coopératives, on peut arriver à avoir un prix beaucoup plus bas, si je sais que tu vas rester dix jours, je peux t’améliorer le prix… »

Cette entraide économique n’empêche pas la Fédération de porter des revendications au gouvernement. La FACTA fait notamment un travail de lobbying auprès des parlementaires pour faire évoluer des lois dépassées : « les lois de coopératives sont des lois de 1800, elles sont déjà inapplicables… » Et qui de mieux placé que les travailleurs de coopératives pour les modifier ? « Avec les politiques tu peux t’asseoir à la table, et exposer tes besoins ; mais il ne faut pas que tu offres quoi que ce soit en échange parce que c’est toi qui en a besoin. Que nous allions voir un radical, un justicialiste, un gauchiste, pour nous c’est la même chose. »

Une stricte indépendance à l’égard des politiques est donc observée (au moins dans le discours). Celle-ci va de pair avec une critique aiguisée de « l’assistancialisme » des gouvernements qui ne sert qu’à étouffer les revendications des travailleurs sans solutionner leurs problèmes, tout en les plongeant dans un état de dépendance nuisible. « L’assistancialisme, nous n’en voulons pas. Nous voulons travailler et tirer le bénéfice de notre travail ! » Refus de la politique politicienne, au nom « d’une position différente, qui n’est pas politique ; notre position c’est la militance. Mais la militance au travail ! »

Ainsi, Diego est conscient de l’exemplarité des entreprises récupérées ; un exemple qui a servi notamment à d’autres pays latino-américain comme le Venezuela, où des travailleurs de BAUEN ont été former des travailleurs d’hôtel récupérés. « Au-delà de l’autogestion, de démontrer qu’une entreprise peut être gérée par les travailleurs, nous portons un message d’engagement. Les gens doivent s’engager. Parce que personne ne va venir te sauver ! »

1 Il faut mentionner le cas à part du Syndicat des Ouvriers et Employés Céramistes de Neuquén, à l’origine de la récupération de trois fabriques céramiques dont la plus connue est Zanon (rebaptisée FaSinPat pour Fabrique Sans Patron). Se définissant comme classiste, l’organisation a une ligne politique proche de celle du MNER, mais accorde une grande importance à la préparation de sa base : pour que les ouvriers appuient la révolution à venir, il faut qu’ils aient accès à une meilleure situation économique et à une formation politique, émancipation qui doit se produire à l’intérieur de la « fabrique sous contrôle ouvrier ».

Pour approfondir, retrouvez une interview des représentants des trois mouvements :

- MNFRT : "Luis Caro : J'ai toujours cru en l'ouvrier"

- MNER : "Eduardo Murua : le Montonero qui récupérait des entreprises"

- FACTA : "Argentine : contre l'assistancialisme et le marché-roi, la coopération"

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