Luis Caro : « J’ai toujours cru en l’ouvrier »

Luis Caro est président du Mouvement National des Fabriques Récupérées par leurs Travailleurs (MNFRT). Critiqué pour sa gestion personnaliste du premier regroupement d’entreprises récupérées argentines, il est souvent accusé de vouloir détourner les travailleurs de la lutte politique, et de transformer les fabriques récupérées en un commerce lucratif. Dans cette interview, il s’explique sur les motivations et valeurs qui guident son action auprès des fabriques récupérées.

dr-luis-caro-mnfr.jpgLuis Caro est président du Mouvement National des Fabriques Récupérées par leurs Travailleurs (MNFRT). Critiqué pour sa gestion personnaliste du premier regroupement d’entreprises récupérées argentines, il est souvent accusé de vouloir détourner les travailleurs de la lutte politique, et de transformer les fabriques récupérées en un commerce lucratif. Dans cette interview, il s’explique sur les motivations et valeurs qui guident son action auprès des fabriques récupérées.

 

Comment est né votre mouvement ?

Il est apparu dans un contexte de crise, qui commence avec l’hyperinflation en 89 et empire dans les années 90 jusqu’à l’hécatombe, la grave crise financière de l’année 2001. L’Argentine s’est retrouvée avec 22% de chômage et presque la moitié de la population était pauvre. Donc le mouvement surgit d’abord de cette réalité : des travailleurs inoccupés et des fabriques qui restaient à l’arrêt. Dans une économie relativement stable, quand une fabrique ferme, une autre ouvre ; mais si ce n’est pas le cas, les travailleurs décident de rester et d’occuper la fabrique ; c’est une question de résistance…

Le premier processus de récupération1 a duré d’août 2000 à janvier 2001. Avec les travailleurs nous avons commencé à nous organiser, et nous avons choisi la forme juridique de la coopérative de travail, qui présente plusieurs avantages, même si nous ne sommes pas d’accord avec le coopérativisme traditionnel : les coopératives se transforment souvent en structures pseudo-capitalistes où les travailleurs retombent dans la dépendance…

Quand je me suis mis en contact avec cette première fabrique, j’étais dans ma dernière année de droit. Le principal problème des travailleurs était celui de la propriété : quand l’entreprise fait faillite, les juges argentins ont l’obligation de faire un inventaire des biens, de se les approprier en délogeant l’établissement, et de les vendre pour rembourser tous les créanciers – ce qui concrètement n’arrive jamais ! Or je connaissais la loi d’expropriation, qui permet à l’Etat, pour garantir un certain nombre de droits au transport, à l’éducation, à la santé, d’ôter des terrains ou des bâtiments à leur propriétaire pour faire des autoroutes, des écoles, des hôpitaux… Et le droit au travail avec quoi pouvions-nous le faire appliquer ? Avec une fabrique. C’est ainsi que l’on a obtenu la première loi d’expropriation d’une fabrique, il y a maintenant 10 ans.

En dehors de cet aspect de la propriété, les travailleurs ont besoin de peu de choses. On n’a pas besoin d’un investissement pour acheter des machines parce qu’elles sont déjà là ; les ouvriers, on n’a pas besoin de les former parce qu’ils connaissent déjà cette fabrique, ces machines, ces produits ; et la fabrique a une histoire, il y a donc un marché latent qui ne demande qu’à être approvisionné…

A quelles sources puise cette idée de récupération ?

Pour ma part, je suis né dans un quartier très pauvre de Villa Avellaneda. Autour de chez moi, ça a toujours été une société très industrielle. Et quand j’étais petit, je voyais que beaucoup de fabriques fermaient, et mon papa, les amis de mon père, tous, se retrouvaient sans travail… C’est un sujet qui m’a toujours travaillé. Et réellement je croyais que l’ouvrier pourrait s’organiser par lui-même.

Dans mon enfance, j’ai eu deux ou trois sources d’influences. L’une était de type social avec mon père et ma mère qui ont beaucoup travaillé dans le quartier, pour qu’il y ait un raccordement à l’eau potable, à l’électricité… La seconde était religieuse : j’ai été en contact avec un prêtre-ouvrier français. Il avait été ouvrier des mines de charbon de France. Il m’a donné, disons, une vision transcendante de la vie ; Jésus-Christ, les apôtres, la division égalitaire qu’ils faisaient du pain entre eux, et toutes ces choses m’ont marqué. Et enfin j’ai reçu une influence de type idéologique, politique, de mon père : ma maison était lieu de rendez-vous du justicialisme, où les droits du travailleur étaient valorisés constamment…

J’ai toujours regardé les ouvriers d’égal à égal, je ne me suis jamais dit que j’étais avocat, et que je valais plus qu’eux. J’avais toujours voulu étudier le droit mais nous n’avions pas les ressources ; j’ai donc d’abord appris le métier de machiniste naval. C’est ce qui m’a donné une relation avec les machines, avec le monde ouvrier. J’ai commencé les études de droit tardivement, en tant qu’adulte, et c’est là que je me suis intéressé à la manière dont peut changer la propriété d’un bien. En cela, j’ai été influencé par des expériences de récupérations de terre, en 1985, qui ont été mon premier engagement de type social.

Quel bilan tirez-vous du mouvement, après dix années d’existence ?

Le plus important, c’est ce que les travailleurs sont sortis de leur état de dépendance. Ils ont appris à ne plus penser en termes de salaire, mais en termes de richesse qu’ils son capables de produire. Et en comprenant cela, ils ont vu combien ils avaient toujours été exploités. Aujourd’hui il y a des fabriques qui parviennent à dupliquer, multiplier le salaire de leur branche : ces travailleurs ont vu quel était le bénéfice que réalisait le patron ! Avec l’appropriation du travail, celui-ci s’est transformé en source de joie : le travail est un acte digne de l’être humain, il devient digne quand on paie à chacun ce qui lui est du !

90% des fabriques qui suivent notre méthodologie se portent bien : avec le mouvement, on fait en sorte de les assister, de les tirer de l’avant, de leur enseigner la partie commerciale… Il y a des camarades qui pendant longtemps attendent qu’on leur accorde un subside, qu’on leur accorde un crédit, mais je leur dis « pourquoi ? » Le crédit tu l’as toi-même par ton propre travail, tu vas pouvoir le générer. Il y a une fabrique frigorifique, dans le quartier, qui a commencé avec trois sacs de sucre, pas plus, et sans acquérir aucun crédit, ni aucune subvention, au jour d’aujourd’hui elle achète 500 sacs par semaines ! Aujourd’hui, dix fabriques du mouvement ont déjà acheté leur établissement, elles en sont devenues propriétaires !...

Vous démentez donc l’idée selon laquelle les entreprises récupérées sont condamnées à rester précaires dans le cadre du marché ?

Oui ! C’est une erreur ! C’est ne pas connaître les fabriques récupérées ! Le problème, en Argentine, c’est qu’il y a des secteurs qui sous-estiment beaucoup les ouvriers. Je dis toujours que les ouvriers sont sous-estimés par leur droite et par leur gauche. A droite ce sont les entrepreneurs et les gouvernements qui disent « nous sommes ceux qui savent ; vous ne savez pas diriger une entreprise » ; évidemment que si, les ouvriers sont capables de diriger une entreprise ! Quant aux camarades de gauche ou d’ultra-gauche, ils les sous-estiment également, en disant que les ouvriers ne doivent pas être au front : ils demandent l’étatisation des fabriques, qui doivent seulement être sous contrôle ouvrier. Et ce pourquoi ? Parce qu’ils disent qu’il est très difficile pour une fabrique de se maintenir dans le système capitaliste ; or il y a toujours plus de fabriques récupérées, et chaque fois que des travailleurs utilisent cette méthodologie, leur situation s’améliore… La concurrence et le marché existent, mais nous n’en avons pas peur !

On vous reproche de détourner les travailleurs de la politique…

En Argentine, il y a une confusion entre le politique et le partisan. Nous pensons que chaque action de l’être humain est politique. Mais nous ne sommes pas un mouvement de type politico-partisan. Nous sommes un mouvement de type social. Ce qui déplaît, c’est que nous prenons contact directement avec les ouvriers ; nous nous mettons à travailler avec eux sans passer par les membres du gouvernement, les syndicats, les partis d’ultragauche, ou qui que ce soit…

Et puis nous avons une grande dispute avec certains éléments de l’ultra-gauche argentine. Certains pensent qu’il faut faire une grande révolution d’abord, et après les petites révolutions. Pour nous la révolution est d’abord dans chaque fabrique. Chaque fois que les ouvriers se saisissent d’un établissement pour en devenir les maîtres, c’est une grande chose. Selon nous, l’empreinte d’une coopérative est de type social, socialiste, voire communiste : elles fonctionnent en démocratie directe, toutes les décisions se prennent par assemblées, tous les travailleurs sont associés, sont informés régulièrement de tout ce qui les concerne… Beaucoup d’argentins sont révolutionnaires, mais qu’en paroles ; concrètement…

Et pensez-vous que les fabriques récupérées peuvent servir d’exemple, voire déboucher sur un projet politique ?

Dix ans en arrière, il n’existait pas d’alternative face à la fermeture d’une fabrique ; si ce n’est l’hypothèse que quelqu’un la rachète et la remette en route. Mais sur 100 fabriques, 99 fermaient et étaient démantelées. Maintenant les ouvriers savent qu’ils peuvent le faire ; et ça change beaucoup de choses. Avant le patron disait « si je ne ferme pas la fabrique, je dois réduire les salaires ; ou si je ne ferme pas la fabrique je dois virer 10% ou parfois la moitié des travailleurs ». Maintenant qu’existe cette possibilité, ils font très attention parce qu’ils savent que les ouvriers peuvent commencer à prendre les choses en main. Et en plus des ouvriers qui en font aujourd’hui l’expérience avec succès, cela sert d’exemple pour d’autres camarades, qui sinon resteraient résignés !

Il est très difficile, malheureusement, qu’il y ait des partis politiques, ou des fronts politiques, qui se saisissent de cette proposition et la tirent de l’avant. Il faudrait le faire impérativement ; ce serait la seule manière de réduire abruptement l’inégalité. Et les inégalités se résolvent avec une répartition égalitaire des richesses. Il faut un grand changement, une révolution ; parce que l’économie argentine est extrêmement concentrée. Dans le même temps, entre 25% et la moitié de la population est pauvre. C’est déplorable. Il faut un changement drastique, tout comme sont drastiques la faim, le besoin !

 

1Cooperativa Unión y Fuerza Ltda

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