Thomas Coutrot : repenser l'autogestion

Thomas Coutrot est économiste et statisticien. Co-président et membre du conseil scientifique d'Attac, il est l'auteur de Démocratie contre capitalisme (2005) et Jalons pour un autre monde possible (2010). Rencontre avec cette figure des mouvements altermondialiste et autogestionnaire français.

coutrotThomas Coutrot est économiste et statisticien. Co-président et membre du conseil scientifique d'Attac, il est l'auteur de Démocratie contre capitalisme (2005) et Jalons pour un autre monde possible (2010). Rencontre avec cette figure des mouvements altermondialiste et autogestionnaire français.

 

Attac est née en réaction à la crise financière de 1998, avec l'ambition de mettre fin à la dictature des marchés financiers. Les travailleurs argentins, les plus violemment frappés par cette crise, ont développé de nombreuses alternatives à cette dictature, dont la récupération sous forme coopérative des entreprises jugées non rentables. Cette voie ne devrait-elle pas être explorée en France face à la crise actuelle ?

L'expérience montre que la récupération d'entreprise ne part pas d'un projet théorique, mais une obligation pratique pour les collectifs de travail de sauver leur outil de production et leur emploi. En France aujourd'hui les conditions culturelles et économiques ne semblent pas réunies. Il y a d'abord une perte d'autonomie des entreprises industrielles dans le cadre de la division du travail inter et intra-firme, qui rend difficile toute alternative dans le cadre d'une reprise : les usines ne peuvent tourner isolément si l'on coupe leur lien avec le groupe auquel elles appartiennent. Par ailleurs, les indemnités de chômage et de licenciement sont un matelas de sécurité immédiat qui diminue l'emprise de cette nécessité pour les travailleurs. Enfin du fait de la mauvaise situation économique générale, vouloir sauver sa boîte est risqué. Tous ces facteurs font que les gens hésitent à tenter l'expérience. Il y a quelques exemples de cas où la question s'est posée mais il est rare qu'un collectif de travail franchisse le pas.

Evelyne Perrin, qui a effectué un tour de France des entreprises en lutte, l'explique par le manque de soutien des syndicats et des partis de gauche aux idées autogestionnaires...

C'est pourquoi j'estime que les conditions culturelles ne sont pas réunies. L'idée de collectifs de travail autonomes n'est pas du tout portée par la gauche française, sauf exceptions. De larges secteurs du PC et de la CGT sont marqués par une culture qui renvoit à la polémique entre Marx et Proudhon, entre ceux qui pensent que c'est l'Etat et ceux qui pensent que ce sont les collectifs de travail qui doivent organiser la production. En ce qui concerne la CFDT, l'autogestion est un héritage refoulé, qu'elle a abandonné depuis la fin des années 1970. Quant au PS, ce n'est pas non plus sa première préoccupation.

Attac, qui milite pour « un autre monde possible », ne devrait-elle pas se distinguer de cette tendance ?

Attac peut mettre en valeur, populariser, soutenir des initiatives, mais pas les prendre ; nous ne sommes ni une organisation syndicale ni un incubateur de coopératives... Mais si un mouvement de récupération se développait, Attac serait parmi les premières forces dans le champ politique à créer des réseaux de soutien, à aider à la mise en place des circuits de commercialisation... Beaucoup de comités locaux sont d'ailleurs investis dans des AMAP ou dans des structures d'économie solidaire sur leur territoire.

Le problème ne réside-t-il pas justement dans le fossé qui existe entre le mouvement social, qui conçoit des résistances face à la dictature des marchés, et l'économie solidaire, qui cherche à développer des alternatives à cette dictature ? Le mouvement altermondialiste ne devrait-il pas être le creuset dans lequel résistances et alternatives pourraient se rejoindre ?

Le mouvement altermondialiste est effectivement le lieu où l'on pourrait le mieux retisser les liens distendus entre mouvement ouvrier et mouvement associationniste. Le socialisme associationniste est l'un des plus grands apports du socialisme français du XIXe siècle et cette scission est préjudiciable à la construction d'alternatives réelles. C'était le sens de la création du collectif pour des Alternatives Solidaires (voir www.alternatives-solidaires.fr). Mais ce travail ne peut se faire qu'à partir d'expériences concrètes, qui tardent à voir le jour dans les luttes pour la défense de l'emploi.

Les institutions politiques ne sont-elles pas responsables de cet état de fait ? L'exemple de LIP a montré que l'Etat centralisateur français pouvait nuire gravement aux velléités autogestionnaires...

A mon avis ce n'est pas la bonne explication. A l'époque de LIP, il n'y avait pas les régions, l'Etat a pu étouffer les expériences. Aujourd'hui les Conseils Régionaux sont dotés de gros budgets et pourraient servir de leviers à des projets de récupération d'entreprises. La plupart des régions socialistes ont mis en place des structures de soutien à l'économie solidaire. Certaines sont plus en pointe, comme le Nord-Pas-de-Calais, le Rhône-Alpes, le Midi-Pyrénées, ou même l'Ile de France. Francine Bavay, qui est impliquée dans ce processus en Ile de France, faisait remarquer que les initiatives sont très éclatées, sans projet politique cohérent. Il n'y a pas d'expériences phares, comme LIP ou bien d'autres dans les années 1970.

Une partie de la population manifeste tout de même sa volonté de reprendre le contrôle sur son existence au travers de pratiques alternatives...

L'auto-organisation de la société civile se développe autour de pratiques alternatives de consommation, d'habitat ou de production alimentaire. Il y a une profusion d'expériences intéressantes, mais qui sont cantonnées dans les secteurs liés à la vie quotidienne. Cela relève sans doute pour une part d'une coupure générationnelle entre un mouvement ouvrier vieillissant marqué par les schémas politiques que j'évoquais précédemment, et des initiatives qui viennent de nouveaux courants comme le mouvement écologiste. Ce n'est pas un hasard si c'est du côté de la paysannerie que ces deux traditions peuvent se rencontrer, car c'est un terrain où se croisent les questions de production et de consommation. Le mouvement syndical paysan et le mouvement urbain écologiste se fertilisent mutuellement. On pourrait imaginer que les associations de consommateurs commencent aussi à s'intéresser aux conditions de production sociales et environnementales des biens industriels, mais en France elles sont très corporatistes, focalisées sur la recherche du meilleur rapport qualité/prix .

N'est-ce pas significatif d'un sentiment d'impuissance de la population face à la mondialisation néolibérale, et du triomphe du fameux TINA (« there is no alternative ») dans les esprits ?

On observe un phénomène majeur de dépossession par rapport au travail industriel. Les paysans le vivent également mais c'est encore un processus inachevé face auquel certains peuvent choisir de revenir à une agriculture paysanne autonome. C'est beaucoup plus difficile dans le secteur industriel, où du fait de l'évolution technologique et de la division internationale du travail, les gens ont complètement perdu la main sur leur travail. Un ouvrage récent, Eloge du carburateur, le montre bien : les travailleurs sont plongés dans une abstraction totale car ils n'ont plus de rapports aux objets qu'ils produisent ; ainsi l'on ne répare plus un carburateur, on remplace un « bloc » électronique... Cette hyper-rationalisation fait perdre la maîtrise du travail et fait qu'il devient une activité socialement aliénée. On ne voit pas comment se le réapproprier. J'avais tendance à insister sur le phénomène de dépendance économique, du fait de la sous-traitance, etc., mais ça va bien au-delà... Et je n'ai pas la solution.

Comment dans ce contexte porter un projet de société alternatif ?

Pour moi, la seule manière, que j'évoque dans mon dernier livre (Jalons pour un autre monde possible, ndlr) c'est de créer des alliances entre salariés, consommateurs, citoyens, écologistes... Et ce autour de la défense de la valeur d'usage face à la valeur d'échange. Aujourd'hui tout est tourné vers la seule valorisation du capital alors que ce qui intéresse les gens c'est la valeur d'usage, c'est de vivre bien, de produire des choses utiles plutôt que des choses rentables. Ainsi des études montrent que l'essentiel de la souffrance au travail vient de la négation de l'utilité du travail concret, de la qualité du travail réel.

Cette piste nécessiterait néanmoins de repenser complètement le paradigme de l'autogestion. A Zanon par exemple (entreprise récupérée argentine emblématique, ndlr), ce qui est intéressant c'est quand les travailleurs vont travailler dans des cliniques ou des écoles, qu'ils se rendent utiles à la population autrement que par l'insertion sur le marché. C'est ce qui explique la durée de leur expérience : s'ils ont obtenu la nationalisation sous contrôle ouvrier, c'est pour beaucoup grâce au soutien de la population. Je suis de plus en plus sceptique sur l'usage du terme autogestion, trop connoté autogestion du collectif de travail fermé et focalisé sur sa propre subsistance ; c'est une vision dépassée. Aujourd'hui la problématique des biens communs me semble plus porteuse. Le « commun », c'est beaucoup plus large que le collectif de travail ; ça l'inclut mais ça l'ouvre sur l'ensemble de la société.

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