Eduardo Murua : le Montonero qui récupérait des entreprises

Carrure imposante, cheveux gris en pétards et cigarette au bec, tel est le profil d’Eduardo Murua, figure de proue du « Mouvement National des Entreprises Récupérées ». Avec son ton provocateur et son tempérament bien trempé, il incarne le phénomène argentin des récupérations d’entreprises, auquel il a donné son slogan : « Occuper, résister, produire ! »1 Il continue aujourd’hui à travailler comme associé d’IMPA, une coopérative métallurgique et plasturgique de Buenos Aires dont il a impulsé la récupération dès 1998. Il revient ici sur son parcours et sur les idées politiques qui continuent de guider son action.

murua.jpgCarrure imposante, cheveux gris en pétards et cigarette au bec, tel est le profil d’Eduardo Murua, figure de proue du « Mouvement National des Entreprises Récupérées ». Avec son ton provocateur et son tempérament bien trempé, il incarne le phénomène argentin des récupérations d’entreprises, auquel il a donné son slogan : « Occuper, résister, produire ! »1 Il continue aujourd’hui à travailler comme associé d’IMPA, une coopérative métallurgique et plasturgique de Buenos Aires dont il a impulsé la récupération dès 1998. Il revient ici sur son parcours et sur les idées politiques qui continuent de guider son action.

 

Comment vous est venue l’idée de récupérer des entreprises ?

Il faut se situer au cours de l’année 98, avec 40% de chômage. Je venais de la lutte syndicale, et avec quelques camarades, nous constations que les méthodes de lutte antérieures ne suffisaient plus à défendre les postes de travail. C’est ainsi que nous en sommes arrivés à discuter la question d’occuper les fabriques. Nous avions un groupe qui s’appelait « Groupement du 17 octobre »2 et qui s’opposait à la bureaucratie syndicale dans la métallurgie. En mars ou avril 98, quand est apparu le conflit d’IMPA, un camarade est venu faire appel à nous. On est venus ici, j’ai proposé d’occuper et de remettre la fabrique à produire, et les camarades ont répondu positif.

C’est une chose de dire que nous allons travailler, et c’est autre chose de le faire dans pareilles conditions, avec des machines de plus de 50 ans d’âge et très peu de ressources… Sur les 130 travailleurs, 40 seulement sont restés dans la lutte. Le processus de récupération a aussi été plus dur à IMPA du fait qu’il n’y avait pas d’expérience antérieure… Mais avec beaucoup de sacrifices de la part des travailleurs, nous sommes toujours là, au bout de treize ans déjà. Notre succès principal, c’est d’avoir ouvert la fabrique à la communauté ; en créant un centre culturel, un baccalauréat populaire, nous avons obtenu une visibilité dans l’ensemble de la société, et les gens ont commencé à savoir que des travailleurs avaient pris et remis en marche une fabrique.

Le MNER naît donc à partir de l’expérience d’IMPA ?

Au départ, nous avions formé le Mouvement Populaire d’Economie Sociale, qui comprenait six ou sept entreprises dont l’entreprise récupérée IMPA, mais aussi des mutuelles de quartiers, des coopératives de logement, des coopératives de services, des entreprises qui avaient appartenu à l’Etat et qui étaient coordonnées par leurs travailleurs… Quand ont commencé les fermetures de fabriques, le mouvement se consacrait majoritairement aux entreprises récupérées, donc c’est devenu le Mouvement National des Entreprises Récupérées. C’était un mouvement de travailleurs qui aidait les camarades à récupérer leur fabrique quand il y avait un conflit. En 2001 il a connu une croissance exponentielle avec la crise terminale du système, qui s’est accompagnée de milliers de fermetures d’entreprises. En 2002 nous étions tellement importants que nous avons pu obtenir une loi d’expropriation, du gouvernement provincial puis municipal de Buenos Aires : les travailleurs devenaient législateurs !

Notre organisation s’est donnée pour principes d’être autonome de l’Etat, anticapitaliste, anti-impérialiste, ce qui est le propre de la lutte des travailleurs. Nous refusons d’être une organisation purement revendicative comme le sont devenus les syndicats en Argentine : nous nous battons non seulement pour nos revendications, mais aussi pour toutes les luttes de notre peuple : le non paiement de la dette externe, la récupération des ressources naturelles…

Les autres mouvements d’entreprises récupérées disent que vous avez de belles revendications, mais que leurs fabriques se portent mieux…

Je ne sais pas, qu’est-ce que ça veut dire aller mieux ? Certes, nous sommes les plus pauvres, mais nous ne suçons pas la pipe au gouvernement pour qu’il nous donne de l’argent, et nous refusons de faire du commerce… Et puis nous sommes constamment attaqués par la justice et le pouvoir économique ! D’une part il faudrait vérifier qu’il en est ainsi. Et d’autre part, la possibilité de produire ne disparaît pas parce que nous parlons de politique ! Ce qui est vrai c’est que nous consacrons notre temps de travail non seulement à la production mais aussi à faire de la politique. Mais nous sommes convaincus que la politique est plus importante que la production !

Le MNFRT3, en réalité c’est Caro. Un avocat qui dirige les fabriques dont il a la défense ! Ce n’est pas un mouvement avec des discussions, avec une organisation… On y fait ce que dit l’avocat. Ce qu’il dit, c’est que ce n’est pas une lutte politique mais une lutte pour la récupération de l’emploi ; à chacun de se sauver à l’intérieur de sa fabrique ! C’est un discours que nous ne partageons en aucun cas, mais qui trouve un écho chez les travailleurs, parce qu’il est plus facile à tenir que le nôtre… Quant à la FACTA4, à vrai dire je ne sais pas ce que c’est, et eux-mêmes ne savent pas qui ils sont ! Ils n’ont aucune idée ; ils sont là pour voir ce qu’ils peuvent tirer du gouvernement, rien de plus. En réalité c’est le gouvernement qui a créé la FACTA pour affaiblir les autres mouvements !

Et les travailleurs d’IMPA, par exemple, partagent-ils la conviction que la politique est plus importante que la production ?

Je ne sais pas ! Ca a toujours été la position de cette direction de la coopérative. De fait, nous avons perdu en 2005. Mais la direction de 2005 à 2007 a merdé sur tous les points et aujourd’hui nous sommes de retour. En assemblée, on discute de tout, mais la démocratie et l’horizontalisme n’existent pas. Je ne pourrais pas te dire que je suis démocratique ; j’ai une idée du cours des choses, et je sais que parfois certaines choses s’imposent. Même si tu fais des assemblées tous les jours, ce n’est pas pour ça qu’elles sont démocratiques ! Souvent celui qui s’impose c’est celui qui parle le plus, qui est le plus fort… Mais chaque fois que des camarades veulent participer, nous leur tendons la main ! Ici ce sont 12 ou 13 camarades qui assument la partie politique, tous issus de la production.

Il n’y a pas d’issue possible sans changer le système. Que ce soit dans le mouvement des fabriques, à la FACTA ou chez IMPA5, il n’y a pas le moindre type d’investissement ; ni acquisition de nouvelles machines, ni création de nouveaux produits, ni conception… Ces fabriques vont finir par se retrouver obsolètes. Si nous arrêtons de porter nos revendications de création d’un fond de rénovation technologique, de fonds de roulement pour les entreprises récupérées, d’une loi d’achats de l’Etat, de la reconnaissance des travailleurs autogérés, c’est impossible que ces fabriques se consolident. Et pourquoi est-ce qu’on est dans cet état ? Parce qu’il n’y a pas de conscience chez l’ensemble des 10000 travailleurs d’entreprises récupérées.

Mais cette conscientisation devrait commencer à l’intérieur de chaque fabrique…

Je crois qu’il y a un changement très important de subjectivité chez les camarades quand ils occupent leur fabrique. Alors le travailleur se rend compte qu’il est un citoyen de seconde, qu’il n’a aucun droit, que la loi n’existe pas pour lui… Le problème vient d’une partie de la direction qui ne conscientise pas, car ce qu’ils veulent c’est s’insérer dans le système. Nous, nous proposons de détruire le système. La tâche n’est pas facile, et nous le proposons avec humilité parce que nous sommes un très petit mouvement, mais nous travaillons avec l’ensemble des secteurs en lutte.

En réalité ce sont des disputes entre directions, comme partout, parce que parler de mouvements c’est parler de dirigeants. Mais si tu vas à la base de la base, le mouvement le plus installé c’est le nôtre parce que nous avons participé à presque toutes les récupérations, nous étions présents quand il fallait se battre. Après, 20% vont connaître plus ou moins l’existence des différents mouvements, mais les 80% restants font leur travail, rien de plus…

Qu’entendez-vous par détruire le système ?

Je viens des Montoneros6, je viens du péronisme, si tu veux mon identité ; je me nourris de Perón, d’Evita, du Che et de Marx. Mais je crois que les idéologies ne suffisent plus pour la situation actuelle. Ce dont je suis convaincu, c’est que le système capitaliste est épuisé pour l’humanité, qu’il ne peut mener qu’à la barbarie ou la guerre.

Or pour nous, ce qui s’est passé après 2001, c’est la restauration de la classe politique. Après la crise, nous avions presque traqué le secteur de la domination ; mais le type (l’ex-président Nestor Kirchner, ndlr) est parvenu à faire des changements légers pour qu’au fond rien ne change. Le dur du projet du néolibéralisme, ou du capitalisme, je ne crois pas qu’on puisse le changer sans une révolution. Le seul changement qu’il a connu c’est dans les années 70, quand s’est libérée la logique financière ; là il y a eu un saut qualitatif dans les attaques contre le mouvement ouvrier mondial. Mais après ça a toujours été néolibéralisme, capitalisme, démocratie formelle, dictatures… Et l’économique a maintenu sa domination.

Les entreprises récupérées doivent servir à la construction d’un pouvoir des travailleurs. Ce qui nous manque, c’est un parti ou une organisation révolutionnaire. Nous ne croyons pas qu’il puisse y avoir de changement par les élections, à l’intérieur de la démocratie bourgeoise ; même si dans les alternatives démocratiques nous choisirons le moindre mal…

Il s’agit donc de libérer la société de l’économique ?

Dans les partis socialistes ou communistes, on pensait que les ressources étaient éternelles ; la logique était d’arracher le pouvoir aux capitalistes, de produire tout ce qu’il y avait à produire, de se répartir le tout et d’envoyer chier le système ! Je crois qu’il va falloir discuter de nos formes de consommation. De la même manière, les camarades qui posent la question du travail le font au travers de la lutte pour la récupération de l’emploi. Mais je suis convaincu qu’il faut chercher une nouvelle forme d’intégration, c’est-à-dire que le travail, tel que nous l’avons connu, ne va plus être la forme à partir de laquelle s’organise la société.

Aujourd’hui en Argentine, il n’y a que 3 millions de types qui travaillent. Un million et quelques dans l’industrie, et deux millions entre la campagne et le commerce, les échanges. Mais après, ce sont les policiers, les agents de l’Etat, ces gens ne produisent rien ! Par exemple, aujourd’hui il y a un million de profs que l’Etat paie pour apprendre aux gamins qu’ils ne doivent pas se battre pour leurs revendications ! C’est ça un prof, c’est un vigile, mais combien on paie de vigiles à rien foutre ?

Avec la révolution technologique, si on répartissait le travail de manière égalitaire, on aurait besoin de travailler très peu d’heures ! Nous devons nous approprier cette technique, pour inventer un nouveau mode de redistribution de la richesse. Ca va être tout un changement de paradigme ! L’humain va devoir apprendre à utiliser son temps libre, pour le divertissement, la culture, l’art, les nouvelles formes de sociabilité qu’il y aura… Moi ça ne m’inquiète pas, je suis prêt ; j’espère juste que ça arrive avant que je meure ! Le problème c’est que je ne sais pas si la société est déjà préparée pour un tel changement…

 

 

1 Le slogan du MNER a été emprunté au mouvement des « sans-terres » brésilien.

2 Le 17 octobre est commémoré en Argentine «el Día de la lealtad» (le jour de la fidélité), en souvenir de la mobilisation historique du mouvement ouvrier en faveur de la libération du colonel Perón, en 1945.

3 Mouvement National des Fabriques Récupérées par leurs Travailleurs, voir l’interview de Luis Caro : « J’ai toujours cru en l’ouvrier »

4 Fédération Argentine des Coopératives de Travailleurs Autogérés, voir l’interview de Diego Ruarte : "Contre l'assistancialisme et le marché-roi, la coopération".

5 Au jour d’aujourd’hui, le MNER semble se résumer à IMPA, bien qu’il garde une audience importante dans le monde académique et à l’international.

6 Les Montoneros étaient une organisation armée de la gauche péroniste argentine, dans les années 70.

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