Argentine : les entreprises récupérées tiennent bon !

Les entreprises récupérées tiennent bon : c’est ce que révèle la troisième enquête du programme « Faculté Ouverte » de la Faculté de Philosophie et de Lettres de Buenos Aires, rendue publique ce samedi. L'un de leurs principaux défis : faire face à l’intégration de nouveaux travailleurs.

Les entreprises récupérées tiennent bon : c’est ce que révèle la troisième enquête du programme « Faculté Ouverte » de la Faculté de Philosophie et de Lettres de Buenos Aires, rendue publique ce samedi. L'un de leurs principaux défis : faire face à l’intégration de nouveaux travailleurs.

 

Plusieurs travaux avaient déjà signalé la poursuite du phénomène, certains osant parler d’une « nouvelle vague de récupération d’entreprises » en Argentine. Frigorífico Buenos Aires, chocolaterie Arrufat, filature Filobex-Febatex, éditions Indugraf sont des exemples de ces nouvelles entreprises récupérées par leurs travailleurs (ERT) apparues lors de la crise de 2008-2009. La dernière crise a cependant eu des effets bien moindres en Argentine, du fait du néo-interventionnisme de l’Etat ; elle apparaît donc davantage comme un prétexte au retrait des actionnaires, que la cause réelle des faillites – et reprises – de ces entreprises.

Ce que montre l’enquête, c’est plutôt une constance dans la progression du nombre d’ERT : les récupérations ont connu un pic entre 2002 et 2004 soit au plus fort de la crise argentine - la moitié des ERT sont apparues dans la période ; 10% d’entre elles sont nées entre 2005 et 2007, et autant entre 2008 et 2010. La récupération de leur entreprise semble donc s’être imposée dans l’esprit des travailleurs argentins comme une solution légitime en cas de menace majeure pour leur « source de travail ». La plupart des récupérations récentes ont eu lieu à l’intérieur du pays, preuve d’une diffusion du phénomène ; il y a quasi parité entre les ERT situées dans et en dehors de la capitale. L’Argentine compte aujourd’hui 205 ERT comprenant 9362 travailleurs répartis (par ordre décroissant) dans la métallurgie, l’alimentation, l’industrie graphique, la construction, mais aussi les services (santé, éducation, communication, hôtellerie…) dont la part est en progression.

En dehors de la progression du nombre d’ERT, l’enquête fait état d’une pérennisation de celles nées dans la vague de récupération du début des années 2000. Si les capacités de production de ces entreprises restent largement sous-employées, on observe néanmoins une amélioration de leur situation, seules 14% d’entre elles utilisant moins de 20% de leur potentiel productif, contre 23% en 2004. La première cause invoquée pour expliquer les difficultés rencontrées est la difficile insertion sur le marché, qui reste au cœur des débats sur les limites de l’autogestion dans un cadre capitaliste. 77% des ERT déclarent néanmoins avoir procédé à de nouvelles embauches ; celles-ci expliquant l’essentiel de la croissance du nombre de travailleurs des ERT.

L’incorporation de nouveaux travailleurs est cruciale pour deux raisons. En premier lieu, les ERT ont perdu de nombreux travailleurs au cours de la lutte pour la récupération, souvent éprouvante. En second lieu, la capacité d’embauche est déterminante quant à la capacité des ERT à constituer une alternative face au chômage ; en effet, toutes sont nées de la défense de la « source de travail » face aux licenciements, faillites ou délocalisations. Les conditions d’intégration de nouveaux travailleurs ne peuvent donc être les mêmes en autogestion que dans une entreprise capitaliste. Si les ERT ne veulent pas recourir au licenciement, elles ne peuvent prendre une décision d’embauche à la légère. Une baisse d’activité risque en effet de se traduire par une dégradation des salaires, ou du chômage partiel, ce qui génère souvent des conflits internes. Par ailleurs, tous les travailleurs d’une coopérative ont vocation à devenir associés, et donc à peser dans les décisions internes, d’autant que l’assemblée générale détient souvent un pouvoir supérieur dans les ERT par rapport aux coopératives de travail « classiques » ; ce qui nécessite une relation de confiance envers les nouvelles recrues.

La question a fait débat parmi les travailleurs d’ERT venus assister à la présentation de l’enquête. Etonnamment, certains ont préconisé la possibilité d’embaucher des contractuels pour faire face aux variations de la demande, alors que la loi sur les coopératives de travail l’interdit. D’autres se sont prononcés pour un allongement à deux ans (au lieu de six mois) de la période d’essai des « aspirants-coopérateurs ». Tous se sont accordés pour dire que le cadre légal des coopératives de travail n’était pas adapté à la réalité du travail autogéré.

Cela peut interroger quant à la précarité du travail dans ces entreprises. Selon l’étude, 46% des nouvelles recrues n’ont pas le statut d’associées. Parmi ces dernières, seuls 45% sont des « aspirants-associés ». 21% apparaissent comme contractuels, ce qui pourrait révéler une certaine dualisation des travailleurs et la résurgence d’une logique de dépendance de type patronal, hors des cadres légaux. 35% sont classés dans la catégorie « autres », qui comprendrait essentiellement des prestataires de services (maintenance, nettoyage…) que les ERT tendent à inclure dans leur collectif de travail.

Un autre enseignement de cette enquête réside dans le nouveau rôle joué par l’Etat. S’il n’existe pas de politique cohérente de soutien aux ERT, l’Etat national est cité parmi leurs soutiens majeurs, au travers du « Programme Travail Autogéré » du Ministère du Travail, et à moindre échelle, de l’Institut National du monde Associatif et de l’Economie Sociale (INAES). Ces aides augmentent en quantité : en 2010, 85% des ERT percevaient des subsides de l’Etat – contre 46% en 2004 ; et en qualité : elles sont 20% à déclarer avoir reçu un soutien en termes de formation et d’assistance légale.

L’attitude de l’Etat n’en reste pas moins ambiguë. En premier lieu, les aides sont le plus souvent obtenues sous la pression des travailleurs, qui doivent par eux-mêmes pénétrer les méandres de l’administration. En outre, ils sont confrontés à de nombreuses difficultés du fait de l’absence de juridiction spécifique : par exemple, les biens immobiliers ne leur appartenant pas, les ERT n’ont pas accès au crédit ; ou ne peuvent bénéficier des plans de soutien aux PME. Or cet état de fait résulte souvent d’un désengagement de l’Etat dans le paiement des dédommagements consécutifs aux expropriations…

Questionnements sur l’intégration des nouveaux travailleurs, difficile insertion sur le marché, absence de cadre légal approprié, révèlent la difficulté de faire vivre des alternatives dans un cadre capitaliste. Si leur situation reste souvent précaire, les entreprises récupérées constituent néanmoins, au bout de dix ans, une réalité bien ancrée dans la réalité sociale argentine.

 

 

La troisième enquête sur les entreprises récupérées est consultable librement sur le site du « Programme Faculté Ouverte » de la faculté de Philosophie et de Lettres de l’Université de Buenos Aires (UBA).

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