Argentine : contre l’assitancialisme et le marché-roi, la coopération

Situé en plein centre de Buenos Aires, l’hôtel BAUEN est l’une des plus fameuses entreprises récupérées argentines. Depuis 2006, il est le siège d’une Fédération Argentine des Coopératives de Travailleurs Autogérés (FACTA) rassemblant des entreprises récupérées et autres coopératives de tout le pays. Diego Ruarte, du secteur presse et diffusion de l’hôtel, présente l’orientation originale de ce nouveau mouvement en pleine croissance.

sans-titre-1.jpgSitué en plein centre de Buenos Aires, l’hôtel BAUEN est l’une des plus fameuses entreprises récupérées argentines. Depuis 2006, il est le siège d’une Fédération Argentine des Coopératives de Travailleurs Autogérés (FACTA) rassemblant des entreprises récupérées et autres coopératives de tout le pays. Diego Ruarte, du secteur presse et diffusion de l’hôtel, présente l’orientation originale de ce nouveau mouvement en pleine croissance.

 

Comment s’est créée la FACTA ?

Jusqu’à peu, BAUEN faisait partie du Mouvement National des Entreprises Récupérées (MNER)1 ; c’est lui qui nous a donné tous les outils pour procéder à la récupération. Ce qui s’est passé, c’est que le Mouvement n’impulsait aucune politique de changement. Leur slogan c’est « Occuper, résister, produire », mais ils ne s’intéressaient qu’à la partie « occuper » ; occuper une entreprise, c’est un mauvais moment à passer, pourquoi donc poursuivre dans ce chemin si l’on peut évoluer ?

La Fédération s’est créée à partir de besoins partagés par de nombreuses coopératives. Alors que chacun portait seul ses problèmes, nous avons décidé de rassembler nos forces pour avoir un poids politique plus important dans la défense de nos revendications. Nous avons choisi de mélanger des coopératives autogérées avec des coopératives de base, ce qui nous stimule beaucoup. Aujourd’hui nous sommes 60 coopératives, réparties dans tout le pays ; cela signifie plus de besoins, plus d’idées, et plus de projets ; il y a un tas de structures qui se sont créées dans le cadre de la Fédération ! Et grâce à nos efforts, nous avons pu rejoindre la Confédération (Confédération National des Coopératives de Travail, ndlr), un groupe de huit fédérations qui comprennent un total de 300 coopératives.

Quel type de revendications portez-vous ?

En Argentine, il y a un gros problème avec les lois ; les lois sur les coopératives datent de 1800, elles sont inapplicables. Alors ce que nous faisons, c’est amener des écrits aux députés, pour qu’ils rédigent des lois adaptées à nos besoins. Parce que les lois sont souvent rédigées par des personnes extérieures aux processus, ce qui ne sert à rien ! Le problème c’est que les politiques, quand ils sont en campagne, ils veulent se montrer, ils veulent que tu dises que tu es avec eux, mais quand tu as besoin d’eux ils ne sont jamais là…

Avec quels politiques travaillez-vous ?

Avec tous ! Avec les politiques tu peux t’asseoir à la table, et exposer tes besoins ; ce qu’il ne faut pas, c’est offrir quoi que ce soit en échange, parce que c’est toi qui es dans le besoin. Donc que nous allions voir un radical, un justicialiste, un gauchiste, pour nous c’est la même chose. Notre position n’est pas politique, notre position c’est la militance ; mais la militance au travail. Parce que la politique n’a pas solution à tout ! Ca fait 5 ans que nous sommes proches du gouvernement, mais il n’y a jamais eu de subvention : les choses que tu vois se faire dans nos coopératives, ce sont des investissements que nous réalisons nous-mêmes, en y mettant de notre argent, sinon ça s’écroulerait ! Et puis nous ne pouvons pas placer notre espoir dans la politique, parce qu’à un moment donné, il y aura un changement de gouvernement ; nous nous en sommes rendus compte avec le gouvernement provincial actuel, de Macri, qui nous est totalement opposé !

Le coopérativisme est donc une manière de s’affranchir de la dépendance de l’Etat ?

En tant que mouvement, nous ne voulons pas de l’assistancialisme. Nous voulons travailler et tirer le bénéfice de notre travail ! Quand je me suis retrouvé sans travail, j’ai été chercher le plan pour les chômeurs. Ils te donnent 600 pesos pendant trois mois : il faut sacrément bien l’utiliser pour couvrir tous tes frais, le transport pour se rendre aux entretiens d’embauche, etc.… S’ils te donnent une aide, c’est pour que tu restes tranquille pendant trois mois sans réclamer ce qui t’appartient ! Ils cherchent à gagner du temps, pas à te donner des solutions.

D’ailleurs en Europe, ils ont des problèmes très importants, parce qu’ils ont été les premiers à avoir ces aides ; tu avais de très bonnes aides, mais qu’est-ce qui se passait ? Les gens n’aimaient plus travailler ! L’Etat leur proposait un travail et ils répondaient « non, ça ne me plaît pas… » Parce qu’ils voulaient continuer à dépendre du gouvernement ! Alors si ça arrive dans les pays du premier monde, imagine-toi ici ! Ces plans ont pour mission de générer une dépendance et un affaiblissement de la personne par rapport au travail.

Ce que vous promouvez, c’est en fait une réappropriation du travail ?

En démontrant qu’une entreprise peut être gérée par les travailleurs, nous portons un message d’engagement. Personne ne va venir te sauver, Superman ne va pas venir, Jésus ne va pas venir ; il faut te sauver toi-même ! Ce qui se passe c’est que les corporations, les capitalistes, nous enseignent à être dépendants. Bien qu’on gagne peu, on reste et on fait son travail parce qu’on sait qu’à l’extérieur il n’y en a pas : « ici je suis au blanc, j’ai mes cotisations… » Aujourd’hui en Argentine, pour obtenir un visa de travail, tu as une file de toute une rue ! Et les gens acceptent n’importe quel travail !

Un autre problème, c’est que les gens sont mis en concurrence dans leur travail. J’ai travaillé dix ans dans l’hôtellerie privée, et je peux te donner beaucoup d’exemples de comment tu pouvais détruire une personne en peu de temps ; juste pour être dans un endroit plus confortable, ou pour avoir un peu plus d’argent… Celui qui est à côté de toi n’est pas ton camarade ; c’est le concurrent d’à côté.

De cette logique, nous n’en voulons pas ; nous essayons de démontrer que le travail en groupe est possible, que la répartition des tâches est possible, qu’il n’est pas nécessaire d’avoir 20000 gérants… Chacun sait que son travail ne bénéficie pas au gérant mais à l’ensemble du groupe. La participation est très importante. Parfois, après avoir travaillé un certain temps pour un patron, certains oublient qu’ils peuvent penser ; ils sont habitués à faire toujours la même tâche. Ce qui change dans la fédération, c’est que chacun peut donner son opinion, faire des propositions…

Est-il possible de faire vivre cet autre rapport au travail dans le cadre du marché ?

Si un groupe d’entrepreneurs veut générer une activité, il faut qu’il le fasse sous forme de coopérative. C’est un outil fondamental pour ne pas être aspiré dans une logique qui ne peut être inversée. En tant que PME, le capitalisme t’épuise : les grandes entreprises importent des produits d’autres pays qu’ils vendent à un prix symbolique ! Mais tout le marché n’est pas capitaliste. Les coopératives comptent un million de participants : c’est un marché que l’on peut utiliser comme outil de croissance. Dans les réunions de la Fédération, on découvre qu’il y en a un qui fait de la toile et un autre qui fait des vêtements, mais qui ne se connaissent pas ; alors on les encourage à échanger leurs cartes pour voir ce qu’ils peuvent faire ensemble ! De la même manière si l’un est agriculteur et que l’autre a une fabrique d’alimentation ; on les rassemble…

A la campagne, il y avait beaucoup d’agriculteurs qui ne gagnaient rien à cause des prix qu’on leur imposait. Ensuite les mêmes qui leur imposaient de tels prix venaient leur dire « Che, tu veux pas me louer ton champ ? Je te paie, tu restes chez toi, et tu ne t’occupes plus de la récolte ! » Mais après, ils te plantent du soja, et pendant deux ans, tu ne peux plus rien y faire pousser ! Ces choses sont en train de changer, beaucoup d’agriculteurs qui étaient laissés de côté ont pris contact avec nous et cherchent des issues ensemble…

Dans le tourisme c’est pareil, nous essayons de développer un tourisme plus national, pour que les travailleurs puissent avoir des vacances dignes avec toute leur famille… Avec la possibilité de faire du tourisme en coopératives, on peut arriver à avoir un prix beaucoup plus bas, par exemple si je sais que tu restes dix jours, je peux t’améliorer le prix. Ce sont des choses qui ne se voient pas dans le privé. A BAUEN, nous nous sommes rendu compte que nous n’avions pas pour ambition d’être parmi les grands monopoles du tourisme. Nos clients savent qu’ils logent dans un hôtel qui est une entreprise récupérée, nous les avons trouvés au travers de la lutte !

Pensez-vous que votre exemple peut en inspirer d’autres ?

Pour ce qui est des entreprises récupérées, il n’y a pas de livres, il n’y a pas de lois, mais ce qu’il y a, c’est bien la quantité d’exemples que nous donnons. Nous ça fait 8 ans que nous donnons l’exemple ; à Zanón, ça fait 9 ans que 500 camarades donnent l’exemple que l’on peut travailler sans patron. Ca doit être pris en compte dans les bouleversements actuels. En Argentine, nous avons appris que tout a une fin. Ce qui nous est arrivé en 2001, personne ne pensait que ça se passerait. En 2009 ça s’est passé dans le monde entier et personne ne s’y attendait non plus. Les entrepreneurs le savaient ; les grands économistes le savaient ; ceux du club de Paris ; parce qu’eux-mêmes l’ont inventé. Ces processus, ils viennent les tester en Amérique Latine, avant de les mettre en marche ailleurs ! Mais les gens ne vont pas toujours rester sagement à attendre que ça passe. Et d’ailleurs on le voit dans le monde entier aujourd’hui, en Grèce, en Italie, les gens sont en colère…

 

 

1 Voir l’interview du président du MNER : « Eduardo Muru : le Montonero qui récupérait des entreprises »

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