Le débat public s’empare du débat scientifique

Les citoyens doivent pouvoir assister à des débats scientifiques entre pairs, qui reposent sur des argumentations fondées et non sur des opinions, rumeurs ou peurs ; ils doivent pouvoir bénéficier du savoir factuel autant qu’épistémique, pour comprendre les questions soulevées et le statut des preuves.

« Mythes et sciences […] fournissent tous deux à l’esprit humain une certaine représentation du monde et des forces qui l’animent. » Cette réflexion du biologiste François Jacob (Le Jeu des possibles, 1981) prend un sens particulier dans le contexte de l’épidémie au coronavirus. L’humanité vit probablement sa première pandémie où la science y a pris une grande place dans sa gestion. Aux réactions antisémites, processions et danses macabres lors de la peste noire succèdent masques, confinement et recherche de traitements.

En France, l’exécutif a mis en place un comité scientifique chargé de le conseiller dans sa gestion de l’épidémie. Sa fonction interroge le rôle des experts en démocratie, renforce la tension entre la tekhnè et l’épistémè. Certains voient une prise du pouvoir par les experts ; pourtant, « Le but de la science est d’établir des faits […] élargissant ainsi au fur et à mesure le champ des connaissances et nos moyens d’agir sur le monde. Une fois ces connaissances et ces moyens reconnus, il appartient […] à la société et aux politiques qui la représentent dans une démocratie, de décider ce qu’on doit faire. » écrivait le physicien Serge Haroche (Science et Démocratie, 2014). D’autres contestent une temporalité de la réflexion inadaptée à l’urgence de la décision ; le stratège athénien Périclès voyait pourtant cette réflexion comme efficiente : « la parole n'est pas nuisible à l'action, ce qui l'est, c'est de ne pas se renseigner par la parole avant de se lancer dans l'action. » (Thucydide, -Vème siècle). De même, la recherche de traitements prend du temps. Le politique peut être tenté d'imputer à la science comme institution la responsabilité de la gestion de l'épidémie, comme l'illustre le gel du financement de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) par le président américain Donald Trump.

Nous pouvons constater que le débat sur la découverte ou non d’un traitement (par l’infectiologue Didier Raoult, dont la méthode est critiquée) ou des thèses hétérodoxes sur l’émergence même de l’épidémie et de la création du virus en laboratoire (selon le biologiste Luc Montagnier, sans démonstration à l'appui ; au passage, le titre même de son interview sur Cnews annonce la faiblesse de l'information : le VIH n'est pas un virus à ADN mais à ARN) font irruption dans le débat public qui s’empare du débat scientifique. La science entre dans l’arène politique, le « fait » scientifique devient opinion. En s’emparant du débat scientifique, le débat public confond deux questions : celle du risque de l’action politique et médicale dans un contexte d’urgence des soins, en l’absence de consensus scientifique, et celle de la preuve qui fait appel à la démarche scientifique.

C’est peut-être le physiologiste Claude Bernard qui explicita le plus clairement la démarche scientifique (Introduction à l’étude de la médecine expérimentale, 1865) : « Le métaphysicien, le scolastique et l’expérimentateur procèdent tous par une idée a priori. La différence consiste en ce que le scolastique impose son idée comme une vérité absolue qu’il a trouvée […]. L’expérimentateur, plus modeste, pose au contraire son idée comme une question, […] qu’il confronte à chaque instant avec la réalité de l’expérience […] sans jamais oser prétendre qu’il tient la vérité absolue. » C’est par un protocole expérimental méthodique, l’observation puis l’interprétation que l’expérimentateur établit une preuve ; elle peut prétendre au statut de « fait » scientifique tant que l’approche qui l’a fondée n’est pas critiquée. Les critiques sont fécondes et ne peuvent que renforcer les « faits » scientifiques.

D’où viennent ces critiques ? D’abord de l’expérimentateur lui-même, sujet au biais de confirmation, qui « doit douter, fuir les idées fixes et garder toujours sa liberté d’esprit » nous dit Claude Bernard. Puis, lors de la publication de ses résultats dans un journal scientifique, par la critique de pairs (accélérée, dans le contexte de l’épidémie, par les journaux). Ensuite, par d’autres laboratoires qui tenteront de reproduire les résultats. Depuis une dizaine d’années, un nombre croissant de chercheurs déposent leurs études avant publication sur des plateformes numériques. Près de 2000 prépublications ont été déposées sur les plateformes bioRxiv et medRxiv à propos de l’épidémie : si elles permettent l’accélération du partage des données, elles ne peuvent prétendre encore au statut de « fait » scientifique intangible. Leur critique sur les réseaux sociaux remplace ou précède de fait celle des pairs en ce contexte épidémique, ce qui peut engendrer une perception de la critique comme attaque et non comme étape nécessaire de la production scientifique. Notons aussi l’existence d’un certain opportunisme chez certains universitaires cherchant à tout prix à associer leur nom à l’épidémie, sans que leur domaine de recherche soit nécessairement proche de l’épidémiologie et de l’infectiologie (on pensera par l'exemple à l'utilisation de l'économétrie pour justifier l'utilisation d'un traitement sans faire appel à un quelconque modèle d'épidémiologie) : la relecture de leurs travaux par des pairs est d’autant plus nécessaire.

L'opposition entre Louis Pasteur et Félix Pouchet sur la génération spontanée (1859-1864) est un exemple célèbre de controverse scientifique. Les deux adhéraient pourtant à la démarche scientifique, la plus précise possible. L'opposition entre Louis Pasteur et Félix Pouchet sur la génération spontanée (1859-1864) est un exemple célèbre de controverse scientifique. Les deux adhéraient pourtant à la démarche scientifique, la plus précise possible.
La mise en scène de la controverse scientifique dans l’arène médiatique pose question. La gravité de la situation en appelle à la responsabilité et à une éthique du débat scientifique (« Ne donnons pas de faux espoirs », alertait la virologue Françoise Barré-Sinoussi). Une controverse célèbre opposa le scientifique Louis Pasteur et le médecin Félix Pouchet quant à la génération spontanée (1859-1864). Le médecin de Rouen contestait les thèses de l’académicien de Paris. Si elles s’opposaient sur les conclusions, les deux parties s’accordaient sur la démarche scientifique. La différence résidait peut-être dans le fait que Louis Pasteur était toujours à l’affût des failles dans les protocoles que les deux protagonistes suivaient. Le sociologue Bruno Latour décrit la forme que peuvent prendre les controverses (Éléments d’histoire des sciences, sous la direction de Michel Serres, 1989), du basculement du forum officiel (académie) vers le forum officieux (presse, Parlement). L’espace politico-médiatique est invoqué pour permettre à la disputatio d’avoir lieu, non pour l’arbitrer. Les citoyens doivent pouvoir assister à des débats scientifiques entre pairs, qui reposent sur des argumentations fondées et non sur des opinions, rumeurs ou peurs ; ils doivent pouvoir bénéficier du savoir factuel autant qu’épistémique, pour comprendre les questions soulevées et le statut des preuves. Le débat entre les experts, l'échange par la parole, la confrontation des idées, sont nécessaires pour permettre aux citoyens, au politique, de saisir les enjeux d'un débat : il n'y a pas d'expert solitaire.

L’épidémie se propage dans un espace politico-médiatique avec une forte adhésion aux théories du complot et une montée du populisme. Ce substrat facilite la percée des comportements conspirationnistes et populistes en période d’épidémie (notre attention est portée sur les stimuli sociaux négatifs ; voir "Neurobiologie du confinement") : 26% des Français croyaient début avril que le COVID-19 eut été créé en laboratoire ; émergent les sentiments d’abandon de la part des autorités, voire de complot, ainsi que la fascination pour des idées et personnalités hétérodoxes. Il en résulte une défiance vis-à-vis de la science comme institution et comme démarche. La culture scientifique s’oppose à celle des passions. Elle nécessite, d'une part, un financement important de la recherche académique et une politique d'emploi ambitieuse, au long cours, tant à l'échelle nationale qu'européenne, une place importante de la science et de sa démarche à l’école et d'une plus grande culture scientifique du monde médiatique et politique ; et, d'autre part, un renforcement de l'intégrité de la part des institutions scientifiques et de la qualité du processus de relecture par les pairs de la part des revues scientifiques. Tekhnè de l’urgence et temps de l’épistémè se rencontrent dans l’anticipation.

 

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