La recherche et le développement dans le programme des candidats

Si la recherche française est bien classée à l'internationale, elle est loin de bénéficier des mêmes financements que dans d'autres puissances, et surtout ces classements cachent une hétérogénéité et une précarité des laboratoires de recherche, que tous les candidats ne considèrent pas de la même manière, notamment ceux qui se réclament d'un certain "patriotisme".

En ce qui concerne les classements internationaux de la recherche fondamentale, la France se situe plutôt en bonne position. Selon la classement de Shanghai, qui prend en compte les lauréats des prix Nobel et de la médaille Fields parmi les anciens élèves des universités et les chercheurs, le nombre de publications dans les journaux scientifiques de haut niveau ainsi que le nombre de publications par rapport à la taille des établissements, elle était en effet 6ème puissance mondiale en 2016, derrière les États-Unis, la Chine, l'Allemagne, le Royaume-Uni et l’Australie en nombre total d'établissements dans les 500 premiers. Parmi ces établissements, citons par exemple l'Université Pierre-et-Marie-Curie (UPMC), l'Université Paris-Sud et l’École normale supérieure (Paris) qui se plaçaient dans le top 100 des établissements de recherche, ainsi que le Commissariat à l'énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA) qui était le premier organisme de recherche mondial, le Centre national de la recherche scientifique (CNRS), l'Institut national de la santé et de la recherche médicale (INSERM) ou l'Institut Pasteur qui se positionnaient dans le top 20 des organismes de recherche. La recherche appliquée n'est pas en reste puisque la France se positionnait en 2014 également 6ème dans le classements des pays en fonction de leurs demandes de brevets, derrière les États-Unis, le Japon, l'Allemagne, la Chine et la Corée du Sud. Nous sommes donc loin de la remarque qu'aurait faite le général de Gaulle "des chercheurs qui cherchent, on en trouve ; des chercheurs qui trouvent, on en cherche".

Ces classements comportent des limites (la recherche peut-elle être évaluée uniquement en regardant le nombre de prix Nobel et uniquement les journaux scientifiques de haut niveau ?) mais surtout ils peuvent cacher la réalité vécue au quotidien et une hétérogénéité géographique et entre les institutions. Par exemple, la plupart des établissements bien positionnés dans le classement de Shanghai sont surtout des établissements franciliens, avec souvent de grosses dotations, et les organismes de recherche nationaux (CNRS, INSERM) se placent nécessairement en bonne position rassemblant quasiment toute la recherche publique française. On pourra se rapporter au billet de Pierre Acouturier qui détaillait la situation actuelle dans les laboratoires de recherche : sous-financement des laboratoires, sous-effectifs, faiblesse des salaires, lourdeurs administratives. On pourra rajouter que 25% des doctorants abandonnent leur thèse en cours de route, qu'environ 12% des docteurs sont au chômage (alors que les diplômes devraient protéger du chômage), la faiblesse des salaires dans le public, la précarité de l'emploi (notamment à cause de la loi Sauvadet, portée en 2012 par le gouvernement de François Fillon et qui, en l'absence de CDIsation, envoie à Pôle emploi la plupart des contractuels de la fonction publique après 3-4 ans d'emploi) et les lourdeurs administratives pour demander des financements.

La France investit peu dans la R&D par rapport aux autres puissances de recherche

En 2013-2014, 2% du PIB mondial était consacré à la recherche et au développement (R&D), qui comprend la recherche fondamentale et la recherche appliquée. L'Union Européenne et la Chine se situaient autour de cette valeur alors que les États-Unis et le Japon se situaient plutôt autour de 3%. Ces 3% du PIB constituaient pourtant en 2000 un objectif pour l'Union Européenne à l'horizon 2010, qu'elle a renouvelé pour l'horizon 2020. Certains pays européens l'ont atteint, comme le Danemark, la Finlande et la Suède, et certains étaient en voie de l'atteindre comme l'Allemagne et l'Autriche qui se situaient aux alentours de 2,8%. La France avoisinait elle les 2,3% (48 milliards d'euros), ce qui la plaçait en 13ème position mondiale. Afin d'atteindre les 3%, elle devrait donc augmenter de 0,7 points la part du du PIB consacrée à la R&D, soit investir près de 15 milliards d'euros.

Parmi ces 2,3%, environ 0,8% étaient consacrés à la recherche publique (principalement fondamentale mais aussi l'administration consacrée à la recherche) et environ 1,5% à la recherche en entreprise (principalement appliquée), soit environ 17 et 31 milliards d'euros. La recherche privée est aussi financée par l’État par des allégements fiscaux dans le cadre du Crédit Impôt Recherche (5,7 milliards d'euros en 2013, soit environ 0,3 points de PIB) ; près de 85% de ses bénéficiaires ont moins de 50 salariés.

En termes d'emploi, la France se classait en 16ème position, avec 4075 chercheurs pour un million d'habitants (soit un peu plus de 400 000 personnes dont environ 160 000 dans la recherche publique et 240 000 dans la recherche en entreprise), loin derrière Israël (8282), la Finlande et le Danemark (entre 7300 et 7400), la Suède et le Japon (entre 5080 et 5160), à peu près comme l'Autriche, l'Allemagne, le Royaume-Uni et les États-Unis (entre 4000 et 4700).

Les chercheurs français sont donc très productifs : ils font beaucoup avec peu de moyens et peu de personnel.

En 2012, François Hollande s'était engagé à rendre le Crédits Impôts Recherche plus simples et plus accessibles aux PME, ainsi qu'à accélérer les Investissements d'Avenir (investissements dans le cadre du Grand Emprunt finançant de manière ciblée la R&D), promesses tenues au court du quinquennat. Un effort a été fait pour promouvoir l'insertion des docteurs : concours dans la fonction publique réservés aux docteurs, développement des thèses en entreprise (contrats CIFRE). En revanche, il s'était engagé à simplifier les procédures de demande de financement, ce qui n'a pas complètement été tenu (cf. le site Lui Président). La Cour des comptes s'est exprimée en 2015 pour une limitation des Investissements d'Avenir, indiquant que 20% des financements n'étaient pas alloués à leur vocation initiale. Par ailleurs la précarité de l'emploi ainsi que la faiblesse des salaires n'ont pas été corrigées.

Je suis allé le samedi 18 mars (date de validation des candidatures par le conseil constitutionnel) sur les sites de campagne des 11 candidats, en me concentrant sur les axes de campagne consacrés à la R&D, ou, s'il n'y en avait pas, aux mentions de la R&D dans les programmes.

Cinq candidats ne mentionnent pas la R&D ou n'ont pas d'axe de campagne spécifique à la R&D

Je n'ai pas trouvé d'axe de campagne consacré à la R&D ou de propositions sur ce sujet dans les projets de trois candidats : Nathalie Artaud (Lutte ouvrière), Jean Lassalle (Résistons !) et Philippe Poutou (Nouveau parti anticapitaliste). Il n'est pas impossible que ces candidats en parlent, mais si c'est le cas, les propositions relatives à la R&D ne sont pas mises assez en avant pour être identifiées.

Certains candidats n'ont pas d'axe de campagne spécifique relatif à la R&D mais en font mention par-ci par-là. C'est le cas de Marine Le Pen (Front National). Son programme comprend quatre propositions dans des chapitres différents de son programme, parfois floues ou correspondant à des mesures déjà existantes : promouvoir les secteurs stratégiques de la recherche et de l'innovation en augmentant la déductibilité fiscale des dons (sans donner d'objectif et ce qui existe déjà avec le Crédit Impôt Recherche) ; augmenter le budget public de la recherche pour le porter à 1% du PIB (soit un passage de 2,3 à 2,5% du PIB consacré à la recherche en général) ; recentrer le Crédit Impôt recherche vers les PME et les start-ups (ce qui a déjà été fait pendant le quinquennat), diriger une part de l'assurance-vie (2%) vers le capital-risque et les start-ups (cette mesure représente 32 milliards d'euros soit 1,5% du PIB mais il n'est pas précisé combien sera spécifiquement attribué à la R&D) et inciter les grands groupes à créer leur propre fonds dans les entreprises innovantes ; soutenir une filière française de l'hydrogène, par un appui de l’État en matière de recherche et développement, afin de réduire la dépendance au pétrole. C'est le cas aussi pour le programme de Jacques Cheminade (Solidarité et progrès) : son programme comprend trois mentions de la recherche : celle sur le nucléaire, l'écologie et les médicaments d'origine marine.

Les six autres candidats ont un axe de campagne relatif à la R&D

Se sont exprimés en faveur des 3% du PIB consacrés à la R&D : Emmanuel Macron (En marche !) (même si ce n'est pas dans son programme mais dans une interview ; il souhaite notamment financer la recherche en créant des partenariats entre l'université et l'entreprise sans augmentation du financement publique), Benoît Hamon (Parti socialiste) (notamment en demandant que l'investissement des entreprises dans la R&D se fasse en contrepartie du CICE et en passant à 1 % du PIB le financement de la recherche publique), Jean-Luc Mélenchon (La France insoumise) et Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France) (notamment en passant à 1% du PIB consacré à la recherche publique).

Les autres candidats se prononcent pour un financement plus important de la R&D mais sans donner de chiffres comme François Fillon (Les Républicains), en développant les partenariats public-privé comme Emmanuel Macron. En cas de sortie de l'Union Européenne (prônée par Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau - Union populaire républicaine), nous perdrions les dotations européennes en matière de recherche, qui s'élèvent à environ 1,3 milliards d'euros, soit 0,06 points du PIB en moins, perdrions notre place dans l'espace européen de la recherche, les chercheurs européens pourraient plus difficilement venir travailler en France, comme les chercheurs français dans les autres pays européens (et donc échanger leur savoir-faire et leur savoir).

Se sont prononcés en faveur d'une augmentation du nombre de chercheurs dans la fonction publique : Benoît Hamon (7500 en plus), Jean-Luc Mélenchon (avec baisse des postes de contractuels) et François Asselineau (avec une baisse des postes de contractuels).

François Fillon s'est exprimé en faveur d'une réduction de 500 000 postes de fonctionnaires et Emmanuel Macron de 120 000, on imagine donc que le nombre de chercheurs fonctionnaires diminuerait.

Se sont prononcés en faveur d'une augmentation des salaires des chercheurs dans la fonction publique : Benoît Hamon (+10% en début de carrière), Jean-Luc Mélenchon (augmentation du point d'indice de 7% et indexation des salaires des contractuels sur celui des fonctionnaires), Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau.

François Fillon se prononce sur la revalorisation du statut de chercheur sans préciser de quoi il parle. Emmanuel Macron, Marine Le Pen et Jacques Cheminade ne mentionnent pas les conditions de travail des chercheurs.

En ce qui concerne l'allégement des procédures administratives (évaluation des chercheurs et demandes de financements), il est évoqué par Emmanuel Macron, François Fillon, Jean-Luc Mélenchon et François Asselineau.

Se sont prononcés pour une meilleure insertion des docteurs dans l'entreprise (et donc l'augmentation des chercheurs dans l'entreprise) : Emmanuel Macron, François Fillon, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon (notamment en doublant le nombre de doctorants en entreprise).

En ce qui concerne le Crédit Impôt Recherche, Jean-Luc-Mélenchon et François Asselineau sont pour sa suppression, alors que Marine Le Pen se prononce pour un redéploiement vers les PME (ce qui a déjà été fait pendant le quinquennat). Les autres candidats ne se prononcent pas ou sont pour son maintien.

Un point de divergence entre les candidats concerne ce qu'ils considèrent comme étant de la R&D. Si Emmanuel Macron, François Fillon, Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon considèrent autant la recherche fondamentale que la recherche appliquée et dans tous les domaines, Marine Le Pen, Nicolas Dupont-Aignan (son axe de campagne s'appelle "sciences et souveraineté industrielle" et il insiste surtout le dépôt de brevets dans la formation des chercheurs et leur évaluation), Jacques Cheminade et François Asselineau ne mentionnent que la recherche stratégique et/ou appliquée.

 

Au final les candidats qui ont le plus considéré la R&D dans leur programme, détaillé avec des chiffres ce qu'ils feront, en augmentant le budget de la recherche publique, en valorisant la R&D, en augmentant les recrutements et en augmentant les salaires des chercheurs sont donc Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon. Ceux qui mentionnent la recherche, fondamentale et appliquée, qui ont des objectifs en termes de R&D mais qui ne donnent pas de propositions concernant les conditions de travail des chercheurs et l'emploi dans la recherche publique, sont Emmanuel Macron et François Fillon. Nicolas Dupont-Aignan et François Asselineau considèrent ces questions, mais seulement pour les sciences et l'industrie, oubliant donc la science fondamentale. D'autres oublient dangereusement que la recherche ne se limite pas à la recherche appliquée, n'ont pas d'objectif général concernant la R&D et ne mentionnent pas les conditions de travail des chercheurs : Marine Le Pen et Jacques Cheminade. Les programmes qui se veulent "patriotes" ne sont donc pas nécessairement ceux qui proposent une politique originale et ambitieuse en termes de R&D.

La recherche n'est certes pas le premier point à considérer lors du choix d'un candidat et son programme. Les positions dans les domaines comme ceux de la solidarité, l'économie et le travail, le rôle de l’État passent avant. Mais dans le contexte d'une méfiance envers le "système", universitaire compris, d'un retour de l'obscurantisme, la considération, sérieuse, de la R&D (tout comme de la culture et de l'éducation) indiquent une certaine conception de la société qui n'est pas sans importance. Il est également toujours utile de rappeler qu'une recherche forte permet un développement du savoir, de la santé et de l'économie.

 

 

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