JUSTE UNE PHOTOCOPIEUSE Lettre à @GretaThunberg et aux jeunes du #FridaysForFuture

Aux garçons du #FridaysForFuture: j'écris ces lignes pour vous raconter une histoire et pour vous demander de ne jamais perdre confiance en vous.

Je m'appelle Barbara et j'écris de la poésie. Au début des années 70, j'étais à l'école primaire. Dans une période historique difficile où la respectabilité bourgeoise dominait, j'ai eu la chance d'avoir une très bonne einsegnante qui suivait la méthode Montessori et qui croyait fermement en la capacité des enfants à comprendre et à traiter les problèmes. Elle pensait que c'était mal de les traiter comme des incapables et de les laisser dans l'ignorance. Elle disait toujours que si un enfant pose une question, c'est parce qu'il peut comprendre la réponse. La plupart des adultes, par contre, croient le contraire. Les adultes évitent certaines questions, ou donnent des réponses sucrées et stupides, se justifiant avec l'excuse que les enfants et les jeunes sont trop jeunes et naïfs pour comprendre. Certains thèmes sont jugés trop complexes ou trop durs, il est donc préférable de les éviter pour protéger l'innocence et la sérénité. Mon einsegnante disait que les raisons de cette réticence sont différentes. Souvent, les adultes n'ont pas de réponses dignes de ce nom ou, s'ils les avaient, ils les ont perdues au cours de leur vie. D'autres fois, cependant, ils sont gênés, parce qu'ils ont des réponses dont ils ont honte et qu'ils ne sauraient pas motiver face à la logique rigoureuse d'un enfant.

Pourquoi y a-t-il des gens qui meurent de faim? Parce qu'il n'y a pas assez de nourriture pour tout le monde.

Mais au supermarché où nous faisons nos courses, il y a beaucoup de nourriture... Ils n'ont pas l'argent pour l'acheter.

Et pourquoi n'ont-ils pas l'argent? Parce qu'ils ne travaillent pas.

Pourquoi ne travailent-ils pas? Parce qu'il n'y a pas de travail pour tout le monde.

Mais si on ne mange pas, on va mourir, il n'est pas juste que quelqu'un puisse acheter de la nourriture et que quelqu'un ne puisse pas. C'est compliqué, tu comprendras quand tu seras grand. C'est la seule phrase avec laquelle les adultes peuvent conclure une telle comparaison. Vraiment triste. Je me demande si au moins ils se sentent petits et méchants.

Mon einsegnante, au lieu de cela, nous parlait, nous qui étions des enfants de sept, huit, neuf, dix ans, de la faim, de la soif, de la guerre, de la torture, de l'injustice, de l'expérimentation animale et, avant l'heure, de l'accumulation des ressources, de l'accès aux ressources, de l'environnement, de la pollution, du pétrole, de la biodiversité, de la sophistication alimentaire, du climat, et de tous ces aspects négatifs qui accompagnaient le mythe, dans cette période là très forte, d'un progrès technologique imminent qui aurait apporté le bien-être à un nombre toujours croissant de personnes, jusqu'au moment où il n'y aurait plus eu de pauvreté, de faim, de maladie ou d'injustice. Un avenir où la sagesse aurait prévalu, où il y aurait eu des usines qui ne auraient pollué pas et où les rivières seraient revenues claires et riches en vie. Elle nous a mis face à face avec les problèmes pour nous offrir, nous esprits non encore contaminés par le compromis, la résignation et l'habitude, la disposition mentale d'apprendre à élaborer des voies et des stratégies intelligentes, prospectives et éthiques. Il n'est pas possible, soutenait-elle, de trouver des solutions valables aux problèmes à partir de la même forme mentale que ces problèmes a créé. J'ai découvert plus tard qu'elle citait Einstein. Elle était une pionnière profondément convaincue de l'importance de l'enseignement: elle le considérait comme une mission et ne craignait pas les plaintes de nos parents.

Elle voulait donner forme à des gens coscients. Elle voulait fournir des outils. Elle répétait: vous devez toujours vous demander pourquoi, vous devez douter, vous devez aller voir de vos propres yeux, vous devez chercher la vérité, trouver les connexions, les connexions entre les choses, trouver le petit dénominateur commun, le fil rouge caché. Vous devez toujours vous demander Cui prodest? Qui en profit? Vous n'avez pas à vous contenter de ce qu'ils disent, surtout si vous pensez que quelque chose ne va pas. Vous devez utiliser votre cerveau et y mettre tout votre cœur, sans jamais avoir peur. Parce que la vie est trop courte pour avoir peur.

Nous, les enfants, à quelques exceptions près, étions tous infectés par tant de passion et nous étions évidemment et à juste titre convaincus qu'en plus de la cupidité, du profit, du désir d'avoir du pouvoir, tous aspects de l'âme humaine dont nous avions déjà une idée claire malgré notre jeune âge, la cause principale de tous les problèmes était l'ignorance, ne pas savoir les choses. Il aurait donc été suffisant d'éliminer cette ignorance. Nous aurions aidé à sensibiliser les gens, nous aurions fait de l'information, nous aurions parlé à toutes les personnes que nous aurions rencontrées. Nous aurions rèvélé les causes de tous les maux au fur et à mesure que nous les aurions identifiées.

Un petit groupe d'élèves, coordonné par moi, Luca et Andrea, a agi dans ce sens. Nous aussi, nous avons séché l'école pour faire entendre notre voix. Nous avons commencé à l'école primaire et avons continué à l'école secondaire jusqu'à l'âge de treize ans, lorsque notre scolarité commune a cessé. Puis chacun a suivi son propre chemin. Nombreux sont ceux qui, au fil des ans, se sont laissés corrompre ou, tout simplement, se sont abandonnés au courant dominant, celui éduqué sur la base du culte du progrès et du développement infini, une génération convaincue que les suivants s'en porteraient automatiquement mieux que les leurs. Certains entre les plus tenaces ont réussi à faire quelque chose, d'autres avec moins de chance et de moyens ont payé cher leur intégrité.

Nous avons parcouru les rues de la ville avec des centaines de tracts consacrés chaque fois à un thème différent, nous avons arrêté les gens et essayé de les sensibiliser dans l'espoir qu'eux, les adultes, qui avaient les moyens et l'opportunité d'agir, auraient agi aussi et surtout en notre nom, au nom des enfants. Au début des années 70, nous ne disposions, je le répète, que d'une photocopieuse. C'est ça le truc. Nos idéaux, notre volonté de nous battre pour eux, notre engagement, n'avaient comme seul outil disponible qu'une photocopieuse. Je pense, avec douleur et frustration, que si alors, nous de cette école et beaucoup d'autres que nous ne connaissions pas mais qui étaient certainement dans le monde, nous avions eu les outils que vous avez aujourd'hui, peut-être que aujourd'hui vous ne trouveriez pas sur vos épaules un problème aussi grand et complexe. L'idéal du progrès a été trahi. La cupidité et la malhonnêteté ont prévalu et les problèmes sont devenus plus importants et plus compliqués en s'interfaçant les uns avec les autres. Et tout avance sur cette pente négative avec une accélération exponentielle. Je m'excuse si nous n'avons pas été en mesure d'en faire plus. Tout ce qu'on avait, c'était du papier, un stylo et un coeur. Au lycée et à l'université, pas d'ordinateurs, pas d'internet. Le monde de la connexion est arrivé alors que nous étions déjà à l'âge adulte. Nous avons mené des batailles avec des lettres et des timbres. Maintenant que je suis vieille, je vous regarde avec émotion et j'aimerais pouvoir vous transmettre mes expériences, mes pensées, mes lectures, pour vous faciliter, pour vous donner du temps. Parce que c'est le temps dont vous avez besoin et le temps presse.

Aujourd'hui, vous disposez d'un outil unique qui vous permet de vous unir, alors utilisez-le et soyez reconnaissant pour cela, mais ne comptez pas uniquement y dessus. Ne vous fiez pas au sentiment de proximité qu'il vous apporte. Il n'est et ne reste qu'un outil, bien qu'il soit certainement plus efficace qu'un photocopieuse. Votre vraie arme, ce sont vos convictions. Étudier, lire, apprendre du plus grand nombre de sources possible, prendre le contrôle de la politique: voici ce que vous devez faire. Ne vous laissez pas séduire ou satisfaire par la belle émotion de vous retrouver dans les rues et sur les places ensemble. Ce n'est pas assez. Le temps passe vite. L'élan et l'énergie qui vous animent maintenant ça ne prend qu'un instant pour les exploiter et les contrôler. Vous devez être plus rapide que ce moment. Il faut une méthode et une détermination individuelles aussi bien que collectives. Il faut la force de vos idées, qui ne sont pas contestables. Ce sont de bonnes idées, objectives, absolues. Ne vous laissez jamais convaincre du contraire. Arrêtez la falsification qui répète que notre mode de vie correspond à la modernité, au progrès, et c'est le seul possible. Que notre mode de vie n'est pas négociable. Détruisez le mécanisme infâme qui fait de votre vie un moyen d'atteindre les objectifs des autres. Une vie unique et inimitable qui, une fois perdue, le sera pour l'éternité.

Vous devez lutter pour une politique globale et inclusive, une politique qui soit au-dessus des querelles des États souverains, au-dessus des divergences entre les partis, et qui ne permette à personne de s'opposer aux décisions importantes qui concernent la res publica, c'est à dire cette boule de terre, d'eau et d'air sur laquelle nous sommes. On doit cesser d'agir dans des compartiments étanches: on a besoin d'une stratégie unique et globale. Aucun État n'est en mesure de le faire seul et, au fait, aucun dirigeant ne semble vouloir sérieusement prendre un engagement clairvoyant. Penser et mettre en œuvre une stratégie efficace pour la protection de la planète est nécessairement la première étape. Ça réduirait automatiquement la pauvreté, la maladie, l'injustice et les abus. C'est une bataille inégale: vous n'êtes que des enfants contre des pouvoir forts qui feraient peur à tout le monde, mais les méchants commencent à être très vieux, vieux ou presque vieux, et finiront par mourir alors que vous êtes jeunes et avez la vie devant vous, votre génération les remplacera. Si vous augmenterez en nombre, si vous prendrez ce défi au sérieux et honnêtement, si vous resterez ferme, vous triompherez et les empêcherez de passer le relais.

A ceux qui vous méprisent, qui vous regardent suffisamment, à ceux qui se moquent de vous, qui nient l'evidence, à ceux qui vous disent que tout est inutile, à ceux qui vous flattent en vous assurant que les choses ont toujours été résolues par elles-mêmes et le seront à nouveau cette fois-ci, à ceux qui essaieront de vous corrompre, à ceux qui s'intéressent uniquement aux status symbol, à tous vous n'avez à dire qu'ils ne valent rien, qu'ils ne sont ni des hommes, ni des personnes, que vous ne voulez pas avoir à faire avec la médiocrité, la cécité, la superficialité. Aux femmes d'un tel fait, vous dites qu'elles sont indignes de posséder la capacité de donner la vie et qu'elles se reproduisent de toute évidence par caprice et égoïsme, aux hommes d'un tel fait, vous dites qu'ils manquent de virilité. Rien d'autre. Ceux qui ne comprennent pas les choses évidentes doivent être aidés, mais ceux qui persistent à les nier doivent connaître votre jugement, parce qu'un homme pour pouvoir se dire tel doit se sentir responsable et engagé. Même s'il ne verra jamais le résultat de ses actions. Il y a une responsabilité intergénérationnelle. Ceux qui y échappent sont médiocres et inutiles. Dites-leur qu'ils sont ridicules et pas croyables. Dites-le aux gens ordinaires et aux organisateurs de sommets, qui remettent à plus tard pendant des décennies des mesures qui auraient dû être mises en place il y a longtemps. Nous voyons comment ils se comportent et nous entendons ce qu'ils disent lorsque des problèmes difficiles à régler surviennent: ils les appellent des urgences. Mais ce ne sont pas des urgences. Telles sont les conséquences très prévisibles de ce qui n'a pas été traité en temps voulu. Pour que les problèmes ne se manifestent pas à l'avenir, ils doivent être résolus dans le présent.

Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, les choix que nous ferons détermineront le destin de tous les êtres vivants. Parler de civilisation et d'éthique à ce stade n'a pas de sens si on ne considère pas la protection de l'environnement de manière honnête et pragmatique. Nous devons repenser tout cela à nouveau. Industrie, agriculture, élevage, commerce, gestion des ressources, construction, urbanisme, communication, mobilité des personnes et des marchandises... Aucun secteur n'est exclu. Un engagement énorme vous attend, mais si vous ne perdez pas votre détermination et votre lucidité, si vous n'abandonnez pas après l'enthousiasme initial, alors peut-être vous réussirez et dans les livres d'histoire de l'avenir, on parlera de vous comme de ceux qui ont sauvé le monde.

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