Humanité

Réflexions sur la condition humaine et sur le fascisme. Article rédigé en mai 2017 pour l'Association culturelle Mario Pannunzio de Turin. J'espère que la traduction soit assez compréhensible.

 

Pourquoi les choses ne se passent-elles pas comme le bon sens le suggère ?

C'est la peur.

Peur des maladies, peur de la guerre, du mauvais temps, peur des étrangers, peur de perdre son emploi, de perdre son prestige,  sa maison, peur de perdre son argent, de perdre son bien-être, peur de ne pas être à la hauteur, peur d'être déçu, peur de vieillir, peur d'être trahi, de se reconnaître coupable, de s'affronter avec ceux qui sont différents. D'une façon ou d'une autre,  peur de mourir.

Et la peur constante fait que chacun de nous réduit sa vitalité et sa spiritualité. Et quand nous ne subvenons nous-mêmes à cette peur corrosive, quelqu'un d'autre le fera pour nous. Systématiquement et fonctionnellement. La condition violente, les guerres, la faim, la perte de travail, l'incertitude, la compétition avec l'autre, le nouveau, le différent, rendent les gens sans visage, une sorte de mélange indistinct et sans volonté.

Effacer l'individualité, les particularités de chacun, transformer les gens en groupe, en masse, en quelque chose de plus agréable et utile pour le but. L'intérêt de laisser les choses telles qu'elles sont. Éliminer la conscience que chaque situation peut être lue de différents points de vue.

Qu'il existe des liens de causalité entre les événements. Que même nos plus petites actions ont un poids.

Slogans et clichés. Le langage utilisé par les gouvernements, les militaires, les médias. Surface pure. Préjugés et généralisations. Quelque chose de plausible et de pas trop traumatisant, qui renforce les consciences au service des intérêts et des buts de quelques-uns, une poignée d'hommes, et qui finit par s'enraciner en chacun de nous, sans que notre conscience oppose la moindre résistance, inexorablement privés d'un esprit critique. De notre belle humanité. Victimes et complices d'abus de pouvoir et des iniquités. Le seul recours possible semble être, en fait, d'en faire autant, de se comporter de la même façon ou de faire semblant de ne rien faire. Permettre le viol méthodique du langage et donc de la société, car si vous perdez la capacité de définir correctement les problèmes, vous perdez aussi la capacité de les résoudre. Et dans la meute, entre ceux qui participent et ceux qui observent, nous sommes tous là.

Ne pas savoir ce que signifie vivre sans la présence stable d'un ennemi. Se méfier in primis. Ayant perdu la capacité de reconnaître ce qui nous ressemble, de s'y identifier.

Ceux qui vivent toujours sur la défensive, ceux qui ont perdu la perception de la frontière de soi et du début de l'autre, vivent en alternance entre fermetures et intrusions sans le sens de la mesure ni les outils d'une véritable communication. Et les décisions prises par ceux qui se trouvent dans une telle situation d'anxiété, de peur et d'incertitude sont hâtives et presque jamais justes. Une existence menée dans un état d'hostilité tue la joie de vivre et rend l'empathie impossible.

Mais, quelque part en nous, savons-nous quand nous commettons un acte répréhensible ou quand nous en sommes complices ? Existe-t-il encore un endroit précis dans l'ombre de notre conscience où il n'est plus possible de se faire des illusions et d'adoucir la réalité?

Savoir mettre la perspective à l'envers. Écouter et regarder avec vigilance,  reconnaître, peut-être à temps, la tromperie dans laquelle nous nous laissons tomber, pour obstination et rigidité.

Reconnaître la myopie, les dommages que nous nous causons nous-mêmes et, enfin, renaître  hommes. Que si c'est l'intelligence, comme certains le disent, qui nous distingue des bêtes, alors le  dicté homo homini lupus ne peut plus être passé pour inéluctable.

Quand, je me demande, l'homme rendra-t-il soi-même kalós kai agathòs, un mariage heureux et séduisant de forme et de substance ?

Ça c'est ce que j'ai écrit en 1997, animé par le désir indomptable, celui de l'enfance, de comprendre le monde et la vie, un désir qui ne m'a jamais quitté et auquel je ne peux échapper aujourd'hui. Je me sens trahi. Un désenchantement qui mord l'estomac. Je me souviens d'avoir dit à mon instituteur : "Quand je serai grand, je dénoncerai les injustices - je pensais qu'en grandissant, on se mettrais automatiquement en mesure de le faire - pour que les gens sachent et fassent quelque chose pour les faire cesser ! Ouais, La connaissance la même chose que l'action  - ou du moins prendre position - .... il me fait sourire maintenant quand je pense y avoir cru avec une telle confiance.

Et combien de temps perdu à gaspiller de l'énergie sur plusieurs fronts. C'est comme si dans la transition des enfants aux adultes, trompés par la croyance que ces derniers ils aient la possibilité et la liberté de faire quelque chose, on vécût  indéfiniment dans un état de confusion inconsciente. Le fait est que on est simplement libérés dans des enclos plus grandes, où les limites sont plus difficiles à reconnaître, et quand on réussit,  généralement beaucoup de temps s'est ecoulè, souvent trop, on a perdu le souvenir de ce qu'il était avant et l'énergie et l'enthousiasme dégoulinent.

Je me souviens que notre professeur a consacré beaucoup de temps et d'espace à des questions qui n'étaient pas correctement couvertes par le programme ministériel. Chaque leçon était l'occasion de se référer à la réalité sociale. Il voulait ardemment nous rendre conscients, capables de voir et d'analyser, capables de créer notre propre opinion et, surtout, capables de lire entre les lignes. À cette époque, je me souviens, le thème de la faim dans le monde était récurrent. Les images d'enfants enflés du Biafra, une république sécessionniste de courte durée (1967 - 1970) née de la guerre civile au Nigeria, étaient le leitmotiv de notre honte des pays riches. Médecins sans frontières est né de l'expérience des médecins français lors de ce conflit.

L'esprit de ces années, les années 70, était celui de la conviction que dans quelques décennies, grâce à notre connaissance, grâce à notre engagement, grâce au progrès, nous aurions vu cette réalité comme un mal vaincu avec lequel de moins en moins de gens dans le monde devraient compter.

Aujourd'hui, 40 ans plus tard, un milliard de personnes sur sept milliards n'ont pas accès à la nourriture (et d'ici 2050, nous serons apparemment deux milliards de plus), 40% des ressources alimentaires mondiales finissent à la poubelle (d'une manière aussi facilement évitable qu'offensive), le phénomène d'accaparement des terres, le land grabbing, met à genoux des régions entières et, pas seulement dans les pays en développement, la monoculture des produits destinés à l'exportation ou au biocarburant a définitivement compromis les territoires, les ressources en eau et l'accès à l'alimentation.  Puis le monopole des semences, l'utilisation intensive des champs et des pâturages, avec un abus d'engrais et de pesticides qui met à rude épreuve la fertilité des terres et provoque l'eutrophisation des eaux, la perte de biodiversité,  puis encore, la culture des céréales et des légumineuses pour la nourriture de bétail pour la production de viande, allant de 70% à 90% du total selon les pays (2/3 des terres fertiles sont utilisées pour cette production). Et de plus en plus nous voulons manger de la viande et de plus en plus de gens veulent la manger dans l'illusion qu'elle représente l'accomplissement du bien-être et de l'affirmation sociale. Bref, tout cela donne la mesure de notre arrogance, de notre avidité et de notre idiotie.

J'ai l'impression qu'on m'a fait une promesse de mauvaise foi. Depuis mon enfance, j'ai vécu en suivant attentivement l'évolution des événements en attendant le jour où la promesse aurait été  enfin honorée, mais ce n'était pas le cas. Il n'y a pas eu et il y a moins que jamais une réelle volonté de résoudre le problème. Et le fait est que chacun d'entre nous a fait cette promesse, certainement avec cœur mais aussi avec la légèreté de ceux qui sont envoûtés par la conviction séduisante induite que tout se serait facilement résolu sans compromettre nos habitudes et notre style de vie. Nous avons préféré croire sans évaluer de façon critique la réalité des choses et nous avons préféré continuer sur le chemin emprunté même lorsque les signes de tromperie ont commencé à se manifester.

Quelques années plus tard, j'ai inévitablement écrit sur le fascisme. Parce que le fascisme naît lorsque, dans une société, les divisions sociales en son sein sont telles qu'elles peuvent facilement être poussées et motivées à s'unir contre des menaces extérieures généralement présumées, sinon instrumentalisée. Cela permet à ceux qui vivent dans des situations de grandes difficultés de ressentir une sorte de consolation et de mûrir des attentes d'amélioration, ou de non empirement, selon la présence d'un eux à contrer, un ennemi menaçant qui détermine automatiquement un nous à défendre où chacun peut s'identifier. Parmi les gens que je connais, il y a ceux qui disent qu'il faut tirer dans la bouche des immigrants, parce qu'ils nous enlèvent notre travail, ceux qui disent qu'il faut les gazer parce qu'il est trop compliqué et trop coûteux de distinguer les réfugiés légitimes des terroristes, que la tolérance zéro est la seule solution. Plus on est nombreaux à penser comme ça, plus cette pensée semble être juste et prend de la force.

Cela nous permet de nous sentir partie d'une communauté compacte, une communauté qui, en l'absence d'une peur commune, n'existe pas, comme nous pouvons le constater.

Le fascisme est encore plus agréable, parce qu'il encapsule des aspirations frustrées, exalte les haines en les déguisant en droits et rassure ceux qui se sentent inférieurs et sans protection. Le fascisme n'est pas une croyance politique, c'est une façon d'être. C'est une condition humaine. La recherche d'une existence tranquille, tiède et confortable. D'une allure élégante et sans conflit. Surtout vers l'intérieur. La soif d'approbation, d'une investiture officielle de quelque nature que ce soit. On se sent moins seul. Si on fait tous la même chose et des sourires blanchis nous assurent que c'est la meilleure chose.

L'intelligence collective est un effort surhumain, la prise de responsabilité collective une utopie.

Le syndrome de T.I.N.A. (There is not alternative) une complication mortelle. 

On est là-dedans jusqu'au cou.

Et non pas parce que des mouvements de nouvelle droite se font sentir ici et là. Ou parce qu'une analyse de la recrudescence du phénomène en Europe vient de commencer en Allemagne. Ou parce que les Néocons gouvernent la planète. Ou pour le fascisme en Inde et, maintenant, ramifié à travers l'Europe. Il n'y a ni couleur, ni drapeau, ni sigles. Il ne pleut pas d'en haut. C'est nous. C'est nous qui nous laissons pénétrer, envelopper, séduire.

Ce sentiment envoûtant d'être blanchi et persuadé. Aucun effort, aucune fatigue. Convaincu. Ou, en tout cas, suffisamment satisfaits de la façon dont les choses se déroulent. Accepter le démon entre nos jambes à condition que  l'essence ne devient pas chère. Reconnaissants, boir de l'égouttement qui coule de la bouche du Léviathan que nous avons mis au monde et que nous devons reconnaître sang de notre sang.

Le fascisme, c'est nous. C'est nous qui tirons droit. Que essayons, travaillant à la pièce et en noir, de vendre des choses à ceux qui la dernière chose qu'ils devraient faire serait acheter. Nous qui négocions le futur, les avenirs possibles, comme s'il s'agissait de pommes de terre, nous les hypothéquons, nous les annonçons, en faisant de la publicité ,alors qu'il n'y a pratiquement plus de futur. Nous qui acceptons la falsification des faits, qui assimilons avec une rapidité surprenante les nouvelles significations des mots anciens. Que nous créions une image du monde par échantillonnage aléatoire.

Que l'absurde ne nous dérange pas et les contradictions nous les méprisons parce qu'elles sont ennuyeuses. Nous à qui rien coût la délation, et encore moins le silence, au détriment des autres, au contraire, nous avons perdu le sens de ce qu'ils sont. Il est naturel pour nous de marcher dessus s'il y a quelque chose sur quoi marcher et de laisser courir s'il est préférable de laisser courir. Nous ouvrant nos yeux étonnés si un esprit libre déclare, Ecce homo. S'il insiste, on l'ignore ou on le berce.

C'est nous qui, comme les gangsters accueillis dans l'église le dimanche, repositionnons nos âmes avec un SMS de 2 euros.

Parlons de paix. Défilons pour la paix. Mais la paix n'est pas un mot. C'est une dimension concrète, qu'il faut construire chaque jour. Et pour le construire, aujourd'hui plus que jamais, il faut renoncer à quelque chose. Nous, simplement, ne sommes pas prêts à le faire. Donc arrêtons nous de l'invoquer.

Chacun de nos actes, que cela nous plaise ou non, que nous le voulions ou non, implique des dommages ou des souffrances pour les autres. Mais notre imaginaire éthique est maintenant façonné de manière à ne considérer une responsabilité individuelle que lorsque nous croyons qu'un certain acte est la conséquence d'une intention malveillante précise. Et nous ne sommes pas mauvais donc nous n'avons aucune responsabilité.

Et nous sommes très dérangés par les solutions qui nous obligent à prêter attention à nos échecs, nos défauts, notre inattention. À remettre en question notre mode de vie.

Il y a quelques années, en train, j'ai eu une conversation avec un homme, un professionnel du marketing indépendant. Au bout d'une demi-heure, l'homme a conclu le débat par les mots suivants :

"Les consommateurs ne se soucient pas de savoir si un produit est équitable tout au long de la chaîne d'approvisionnement. Ils ne savent même pas ce qu'est la chaîne d'approvisionnement. Données intégrées sur une étiquette. Si vous avez vraiment besoin d'indiquer tout ce qui aide à créer un produit, vous aurez besoin d'un livret d'instructions. Les consommateurs ne sont pas prêts à dépenser davantage pour un produit meilleur et durable à chaque fois. Ils veulent juste le moins cher, si c'est gratuit, alors le meilleur. Si une chose devient chère, ils en achètent une autre. Les prix doivent donc rester bas quoi qu'il arrive. Indépendamment des coûts réels qui sont derrière et qui doivent rester derrière. Ça ne sert à rien de bien faire les choses. Le seul résultat serait d'être coupé du marché qui compte. Ceux qui font cela et croient que c'est la voie à suivre n'ont rien compris à la réalité des choses. Ils se font des illusions." Récemment, j'ai repensé à les paroles lues dans un dépliant d'une chaîne de supermarchés bien connue : "NE CHANGEZ PAS VOTRE STYLE DE VIE, CHANGEZ LE SUPERMARCHÉ".

C'est là tout l'intérêt. Notre mode de vie n'est pas négociable. Combien le prix soit élevé et que d'autres le paient ne nous regarde pas. Nier sans vergogne que nos enfants et petits-enfants seront parmi eux. En fait, ne même pas imaginer notre propre progéniture aller vivre dans un monde méphitique, malade, pollué, sans ressources, avec peu de possibilités d'emploi, dans une succession de raids sur les peuples et les terres, avec des gens qui s'écrasent partout, freine notre vaine gloire.

Vivre le présent, vivre l'instant présent, d'être une réflexion philosophique à devenir un slogan publicitaire. En règle générale, je ne vois pas, ne sens pas, ne parle pas, en effet, non, je remplis mes yeux d'images, mes oreilles de sons et ma bouche de mots, que personne ne dise que je suis inerte, et je remplis bien tous les orifices, qu'il n'y reste de place pour rien, et si quelqu'un me prend par surprise et indique quelque chose au-delà, je regarde le bout de mes chaussures ou celui de mon nez.

Je veux du divertissement gratuit, une gratification instantanée, acheter autant que possible pour le moins d'argent possible, et tout livré dans les 24 heures. Alors plus de questions, plus de doutes. La publicité le dit, les grandes questions ont changé. Tout est en hausse. Soient les alarmiste banni une fois pour toutes. Tout nouveau, unique, personnalisé, rassurant, géré. Beauté, santé, voyages, alimentation, énergie, relations humaines, patrimoine. Que, de nos jours,  ce qui compte c'est le patrimonie

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Conquérir la mémoire et l'immortalité, vaincre la mort, lui prouver qui nous sommes, lui montrer qui est plus fort. Nous avons et nous aurons toujours tout sous contrôle. La technologie nous sauvera, le progrès nous sauvera. Notre intelligence nous sauvera. Au cours des millénaires, nous avons été confrontés à de graves crises, mais nous sommes toujours là. Et nous serons toujours là. Ce qui est, ce qui arrive est exactement ce qui doit être, ce qui doit arriver. Une partie intégrante de notre évolution. Si nous faisons quelque chose, c'est parce que nous pouvons le faire. Parce qu'on peut gérer ça. Tout ce qui se passe dans notre existence en tant qu'espèce est inévitable. Proclamons-le haut et fort. Pour motiver même les pires torts. Imbéciles et arrogants. Et avec un concept bas de nous-mêmes. Sourds à l'idée qu'il peut être vrai que notre intelligence nous sauvera et que, par conséquent, nous pourrions suivre des chemins différents. Nous utilisons des arguments économiques comme la base la plus solide pour gérer la vie sur cette planète. La vision la moins clairvoyante de l'histoire de la civilisation. Parce qu'avec toutes nos connaissances, nous avons dejà joué tous les alibis possibles.

Les yeux au sol sans excuses. Au moins ça, par décence. Accepter la sentence qui viendra. Inévitable. Après tout, c'est un prix ridicule, face à une richesse croissante et à un portefeuille de plus en plus gonflé, au jugement de la postérité apparaître plus ignorants et myopes que nos prédécesseurs des temps définis comme sombres. Nous savons des choses et nous avons les preuves de notre folie. Pourtant, nous persévérons et nous nous moquons de ceux qui voient l'absurdité d'un système qui accorde la priorité à la valeur économique des choses, et même les persécutons. Les magnifiques et progressives fortunes du capitalisme financier. L'accumulation exponentielle d'argent. Sans toit, sans maximum. Sans honte. Nous qui cherchons d'autres formes de vie dans les espaces les plus cachés de l'univers n'avons pas la force morale de nous opposer à ceux qui annihilent les formes de vie sur cette planète. Le paradoxe extrême. Agir de façon absurde, comme si le reste du monde n'existait pas. Comme si tout n'était pas inexorablement lié. Tout est toujours connecté. Il n'y a pas d'événement qui ne le soit pas. Mais la vitesse à laquelle les effets se répandent maintenant est si élevée, dans cet espace que nous avons rendu si étroit avec une communication de plus en plus rapide et envahissante et une consommation débridée du territoire, que nous ne pouvons plus tout suivre. On ne peut pas faire ça. Mais nous nous persuadons mutuellement que tout est normal. Rien de particulièrement exceptionnel. Ce n'est rien du tout. Les squelettes dans le placard. Et le cerveau en stand by.

La perte du sens de la causalité.

La perte du sens de la responsabilité.

Des sapientoni pas du tout intelligents. Experts avec compartiments étanches.

Ensuite, s'il y a un manque de travail ou si les services ne fonctionnent pas correctement, si l'État n'a pas l'argent pour répondre aux besoins de ses citoyens, c'est la faute des bateaux et de ceux qui sont à leur bord. Reconnaître que les motifs réels peuvent être rattachés à d'autres domaines exigerait de la rigueur intellectuelle, de l'honnêteté et un effort que plus personne n'est disposé ou capable de soutenir.

La diaspora de plus en plus accentuée et irréversible de la population mondiale. L'interdépendance planétaire. L'apartheid climatique. Mais qui nous fait penser comme ça ? On doit déjà courir si vite pour rester où on est. Chercher la vraie cause, c'est pour sophistes. L'important est maintenir l'intégrité de  nous-mêmes et de nos propres biens. D'autant plus s'il existe des solutions préemballées et des coupables sous vide et sans date limite d'utilisation. Avons-nous été accablés par le fardeau de trouver nous-mêmes des solutions à nos problèmes ? Les coupables devraient-ils être identifiés et punis ? Pourquoi aller les chercher loin ? Ils arrivent chez nous dejà prêts et étiquetés.

Autrement dit, nous avons décidé que tous les êtres humains ne sont pas les mêmes. Qu'il y a un intérieur et un extérieur et qu'il n'y a pas de place pour tout le monde à l'intérieur. Nous avons nié l'idéal qui prévalait jusqu'à il y a un siècle, celui de la citoyenneté universelle, du libre choix des individus libres de se déplacer à travers une terre "infinie" dans le but d'une amélioration sociale générale. Peut-être, à l'époque, n'avons-nous pas pris en compte certains facteurs: que l'être humain est avide, que le nombre d'êtres humains augmenterait de façon exponentielle, que la terre est ronde et a donc une surface limitée. L'espèce humaine, et tous les autres malgré eux, vivront dans un espace de plus en plus étroit et exponentiellement moins hospitalier, où les ressources seront de plus en plus concentrées entre les mains de quelques-uns au détriment d'une multitude qui devra se débrouiller et échapper à la bestialité de la lutte entre désespérés uniquement grâce à une foi absolue dans les valeurs qui dans les  difficultés trasforment les ennemis en camarades. Avec de telles perspectives, il est difficile de rester lucides, moralement intacts et de ne pas céder à la persuasion de ceux qui suggèrent solutions finales.

Nous, les adultes, désormais complètement corrompus, ne remarquons même pas l'égouttement quotidien auquel nous sommes soumis. Si ce n'était pas presque autodestructeur, ce serait amusant de transcrire les manchettes des nouvelles, les slogans publicitaires, les résumés du tiggì. Les mots utilisés, les combinaisons de mots. Attaque des marchés, attaque des bactéries, élimination des odeurs, coup d'état sur les déchets, siège de la chaleur, risque de pluie légère (!), frontières du bien-être, guerre des taux, division des espaces, assaut du printemps, aliments killers.

Quant aux nouvelles générations, il suffit de inonder des choses le temps dont ils disposent. Ça s'obtient par la prolifération d'amusements technologiques, en les persuadant d'avoir tout ce dont ils ont besoin à portée de main, les privant au contraire criminellement de la possibilité de développer une vue d'ensemble.

Nous sommes au troisième millénaire et nous nous trouvons à un carrefour historique de notre histoire en tant qu'êtres humains. Et j'ai la nette impression qu'on aille vers une mauvaise direction. Sous l'impulsion de ceux qui s'y sentent à l'aise, dans leur soif de pouvoir, et d'une foule sans fin qui procède aveuglément, victime d'une induite  incapacité à voir.

Ces peuples qui inondent les nouvelles, ces rivières de gens qui coulent dans les rues et les places du monde entier, ces peuples qui traversent les mers et les montagnes, qui sont-ils ?

De plus en plus nombreaux, de plus en plus fatigués, de plus en plus incrédules. Face à l'évidence que de n'êtrenous que des masses à gérer efficacement, rapidement et à moindre coût possible.

La reconnaissance des droits essentiels, c'est ce qu'ils réclament tous. Dignité. N'importe où dans le monde. Différentes langues pour la même question: pourquoi? Pourquoi l'offense, pourquoi l'oppression, pourquoi pas la reconnaissance?

Tout cela me rappelle les visions apocalyptiques d'un avenir dévastateur pour la majeure partie de l'humanité de tant de littérature et de cinéma des dernières décennies. Alors que telles visions pouvaient encore avoir une valeur de prudence et d'exorcisme, pour un noir destin encore évitable.

Maintenant un tel destin est ici. Alors ils marchent. Et ils marchent. Tous ensemble. Nord, sud, est et ouest.

Marchons. Des milliards d'êtres minuscules entre espoir et désespoir. Parce que c'est ça que les êtres humains font quand ils sentent que les choses vont vraiment mal: ils vont dans la rue et marchent. Avec cette colère dans les mains et dans le cœur qui précède la démission finale.

Ce ci c'est donc le troisième millénaire?

Ce ci le résultat de notre magnificence?

Tout l'engagement de l'autre camp, pas beucoup mais bien étudié, passe par la domestication. Dans l'esprit des avides, il n'y a que la possibilité d'enrayer le mécontentement. Résoudre ce problème trop coûteux en termes de ressources et de volonté, répondre aux besoins d'une multitude croissante trop audacieuse, visionnaire et juste, et le pouvoir ne va pas de pair avec ces attributs.

Donc ruches en ciment avec des systèmes de protection à la pointe de la technologie, vue sur des étendues de champs chimiques, intérieurs de technologies ultra-plates.

Cette aliénation mène à l'autodestruction.

Renoncer à la domination.... c'est tout ce qu'il faut.

Mais nous sommes perdus.

Le problème, c'est que notre société, avec toutes les contradictions et les dérives inquiétantes qui la caractérisent, tire sa force d'un fait très simple: en théorie, tout le monde peut s'enrichir et atteindre une meilleure condition. C'est le message qui se répète tous les jours depuis trop longtemps. Une possibilité donc, seulement une possibilité, et seulement pour certains, seulement pour une petite partie de certains individus, mais le système fonctionne. Et très bien.

Ce modèle de société ne sera jamais sérieusement remis en question, ni compromis ou repensé pour la simple raison que tout le monde espère faire partie des privilégiés.

Tout le monde se demande: qu'est-ce que nos pays, nos gouvernements, nos démocraties, nos entreprises ont à voir avec les flux migratoires ? C'est en fait la bonne question. Et ce n'est pas une question rhétorique. Nous devrions trouver la rigueur, la lucidité et le courage de nous donner une réponse honnête.

L'équilibre environnemental, l'équilibre sociopolitique mondial, ont été rompus.

Des grandes réformes institutionnelles internationales sont nécessaires. Parce que ou on construira de lagers, les murs seront tous enjambés.

Nous ne pouvons pas empêcher des êtres vivants qui, pour une raison ou une autre, craignent pour leur vie, de partir à la recherche du salut. C'est une vague et elle ira aussi loin que la poussée initiale l'a établi.

Quelle que soit la hauteur des barrières contre lesquelles la vague devra se briser et se casser, la masse d'eau est immense et le vent qui la pousse constante.

Ils ne reviendront pas en arrière.

Ce qui se passe dans de nombreuses régions du monde ressemble à une immense maison en feu. Qui aurait le cœur d'intimider avec les armes déployées à ceux qui s'enfuient de ne pas quitter les lieux, ne pas sortir et ne pas sauver leurs propres vies? Cependant...

A ce stade, il n'y a que deux solutions.

La première est d'envoyer toute paranoïa en enfer, de prendre acte d'une réalité manifestement irréversible et destinée à se consolider pour des raisons évidentes, de reconnaître que nous sommes tous sur le même bateau, et de décider des meilleures voies d'intégration qui sont aussi inévitables que, à ce stade de notre histoire humaine, souhaitables.

La deuxième est s'en foutre. Ce serait le choix le plus honnête. Plus cohérent avec la seule chose que nous faisons en pratique. Beaucoup de mots.

Cette fois, les 900 noyés en Méditerranée, nous les aurons oubliés dans un mois exactement comme tous les autres. Ce ne sont que des chiffres.

Et si un jour on pourra en marcher dessus, on fera une belle coulée d'asphalte.

Bien sûr, la migration implique des contrastes culturels indésirables et parfois des menaces telles que le fondamentalisme islamique, mais il est très peu probable que ceux qui fuient la guerre et la barbarie soient les représentants d'un tel fondamentalisme. Bien sûr, il sera difficile d'entrer dans le nouveau millénaire en si grand nombre avec tous ces problèmes qu'on ne veut pas résoudre bien que des solutions existent. Bien sûr, il ne sera pas facile de repenser la société mondiale et d'en faire une société multiethnique qui soit juste et respectueuse des droits de tous, mais c'est la tâche. C'est l'impératif auquel nous ne devons pas nous dérober. Ne pas le faire revient à mettre la tête sous le sable et les tessons et les cadavres sous le tapis. De ce grand homme prodigieux et évolué, nous devons attendre quelque chose de plus, n'est-ce pas ?

Sinon, si nous trouvons acceptable de vivre en sachant que notre bien-être est rendu possible par l'exploitation d'autres êtres humains et de leurs ressources, si nous sommes convaincus que le monde va bien comme il est, lorsque on nous demande si ces autres, comme on les appelle, sont moins humains que nous, nous devons y mettre nos visages et dire oui.

Je suis peut-être trop intransigeant. Nous sommes au milieu d'une transformation profonde, transformation dont la plupart d'entre nous n'a pas conscience. J'ai toujours cru que les causes de cette extranéité étaient la manque d'attention, la superficialité ou, pire, le désintérêt, mais mon idée de la transformation sociale a toujours été celle déduite des livres d'histoire, des livres scolaires classiques, avec un avant et un après définis et clairs, comme si au milieu il n'y avait rien. De simples césures temporelles. Mais entre l'avant et l'après, il y a une période de temps que ces livres contemplent rarement. Etre là, immergé dans le flux confus et le reflux des idées qui sous-tendent les grands changements, n'est pas facile. Pour voir clairement, il faut un grand effort intellectuel, il faut de l'honnêteté, du courage et beaucoup de travail. Elle exige qu'on n'ait pas à faire des sauts mortels pour gagner la vie.

Il faut donc de l'indulgence, mais elle ne peut être inconditionnelle, et encore moins plénière.

Chacun d'entre nous doit prendre la responsabilité individuelle de déclarer si tous les êtres humains ont les mêmes droits pour lui ou non, ou si ces droits seulement existent pour quelques-uns. Avoir le courage d'admettre que tout dépend du passeport que nous avons dans notre poche et de l'argent que nous avons en banque. J'exige au moins un minimum de cohérence entre la pensée et l'action.

Ce que nous faisons ou ne faisons pas, les réponses que nous donnons, disent et disent exactement qui nous sommes. Et n'oublions pas qu'être responsable, c'est être libre. Ce n'est qu'en ressentant un sentiment de responsabilité envers la vie qu'il est possible de faire des choix et de en rejeter des autres. Sinon, nous ne sommes que des êtres qui naissent et meurent comme ça, comme par hasard. Inconsciemment donc en vain. Privé de la capacité de ressentir l'émerveillement et la gratitude.

Un bon avenir est encore possible.

Mai 2017

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