YEUX

Les yeux recréent le lien d’une humanité que l’on croyait perdue.

Je me demande si cela ne m’arrive qu’à moi, si quelqu’un à déjà écrit dessus.

La première fois que j’ai remarqué la chose c’était pendant que je marchais dans le centre. Sur le trottoir étroit, la femme qui vient en face de moi est encombrée de deux lourds sacs débordant de légumes. Je descend sur le bord de la chaussée pour lui céder le pas. Nos regards se croisent, elle incline légèrement la tête en signe de remerciement et sourit avec les yeux. Une autre fois dans un supermarché, le garçon à la caisse tutoie une dame âgée, renifle, lève les yeux au ciel et l’humilie parce que sa carte prépayée n’a pas les fonds nécessaires pour le règlement. Jeune homme tu devrais vouvoyer cette dame, ne crois-tu pas ? lui glissé-je. La femme me regarde droit dans les yeux et bouge les siens comme pour dire “ça n’en vaut pas la peine, laisse tomber, j’ai l’habitude”. Puis dans l’autobus, une jeune fille près de moi observe la drôle de scène d’un type avec deux chiens qui tente de traverser la route . Mais comme l’un d’entre eux tire vers l’avant et que l’autre freine des quatre fers ne voulant rien savoir, l’homme bloque le trafic. Il fait rire. On se regarde et on voit à nos yeux que nous nous moquons du pauvret. Et aussi, une femme et ses trois fils, dans la queue pour un guichet médical. Elle, gênée par des paperasses et des dossiers à manier, me tend le plus jeune d’entre eux et me prie d’un regard de m’occuper de lui un instant.

J’ai commencé à y prêter attention et je me suis rendue compte que toutes ces femmes qui avant agissaient avec la plus grande réserve, soudain communiquent avec moi sans parler. Qu’est-ce qui a changé par rapport à avant ? qu’est-ce qui favorise cette empathie inattendue, occasionnelle ? qu’est-ce qui facilite la communication et abat les barrières ?

Voici exactement ce que j’écrivais plus haut : on voit à nos yeux que nous nous moquons du pauvret. Vous comprenez ? Ces femmes voilées se sentent moins étrangères. Et moi, poussée à changer, j’ai appris un nouveau langage. J’ai capté quelque chose qui avant m’échappait. Et j’ai trouvé une valeur positive à l’usage du masque.

 

Je sais que quelqu'un citera ce que j'ai écrit pour prouver le processus d'islamisation croissante de notre monde occidental et laïque, et qu'il jugera le terme d'empathie naïf: «C’est sûr, ces femmes doivent éprouver un sentiment de victoire devant nous autres infidèles à nous voir obligée de couvrir notre visage.» Mais allez… voulons-nous de temps en temps essayer de passer au-delà des quatre idées élaborée au burin auxquelles nous nous accrochons? Quelque chose de bon pourrait peut-être nous surprendre.

 

(Publié sur Les éditions Albiana)

 

 

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