CORONAVIRUS 6 - POST SCRIPTUM

À moins de vouloir viser l'autarcie et de fermer chaque nation à toute interaction avec les autres, l'apparition d'un certain relâchement optimiste me semble vraiment un aveuglement. Le seul pic à considérer est le pic mondial. Nous sommes encore loin de l'atteindre dans la montée, parler de descente c'est vraiment prémature.

L'autre jour, j'ai écrit un billet à la suite de l'inquiétude suscitée par les dérives négatives, en termes de perte de droits, que la gestion de l'urgence actuelle va entraîner. Je voudrais préciser, puisque quelqu'un m'a demandé si je pense que cette épidémie est due à des pouvoirs forts et cachés, que ce n'est pas le cas. Je pense cependant que c'est une circonstance qui peut être facilement exploitée par ceux qui aspirent à avoir un plus grand contrôle et donc à accroître leur pouvoir. En d'autres termes, pour certains c'est une bonne chose.

Aujourd'hui, cependant, je ne réfléchis qu'au virus en tant que tel.

Je réfléchis à la frénésie de mouvement que l'épidémie nous a enlevée.

Ce ne sera pas celui-ci le temp juste et naturel, celui auquel nous sommes contraints maintenant ? Que l'altération nuisible ne fût pas dans ce que nous croyions auparavant être normal ?

Et je réfléchis à l'importance du memento mori, le rappel qu'il faut mourir, qu'on nous a jeté au visage.

Rappeler nous et accepter que nous sommes faits de matière fragile et corruptible. Que nous sommes des créatures vivantes inextricablement liées à toutes les autres créatures vivantes. Que la mort est la nourriture de la vie et que nous devons faire la paix avec cette verité.

Puis je pense au monde.

Je pense qu'ici, en Europe, nous commençons à parler de la phase 2, d'un pic, d'une descente, comme si nous avions déjà oublié ce que nous venons d'apprendre, c'est à dire qu'il n'y a pas de frontières pour le virus. Ainsi, à moins de vouloir viser l'autarcie et de fermer chaque nation à toute interaction avec les autres, l'apparition d'un certain relâchement optimiste me semble vraiment un aveuglement. Le seul pic à considérer est le pic mondial. Nous sommes encore loin de l'atteindre dans la montée, parler de descente c'est vraiment prémature. Nous creusons des fosses communes partout et ce n'est pas beau à voir. Tant que c'était l'Iran, quelqu'un dit que peu importe, mais maintenant même aux États-Unis. Et le pire est à venir. Les tsunamis africains, indiens et sud-américains peuvent être aperçus à l'horizon et ils semblent petits, mais lorsqu'ils frapperont, ils seront si hauts, si grands, que à ce moment-là on ira faire vraiment le calcul sur tout. En termes de pertes humaines tout d'abord, de crises sociales, économiques et politiques ensuite.

Il s'agit de pays où la distanciation sociale est souvent impossible, comme par exemple en Inde, de pays où, au lieu de masques, on distribue des cercueils en carton pour se débarrasser des parents décédés, de pays où les systèmes de santé s'effondraient déjà, voir par exemple le cas bien connu du Venezuela, ou de pays où ils sont sinon pratiquement inexistants, du moins certainement insuffisants. Pays dans lesquels il y a un médecin de famille pour chaque total de milliers de personnes, dans lesquels il y a quelques dizaines d'établissements de soins de base et peu de lits en soins intensifs dans toute une nation. Des pays qui risquaient l'insolvabilité économique avant même la pandémie actuelle, étouffés par les intérêts sur les dettes éteintes depuis longtemps, avec des chefs de gouvernement, sans rien enlever à certains des nôtres dans les pays développés, alternativement sinon simultanément, ignorants, corrompus, criminels, et donc incapables de gérer l'urgence.

Comment ne pas penser à l'effet domino, aux répercussions dévastatrices de ce qui va se passer ? Peut-être pouvons-nous cyniquement compenser la mort de dizaines de milliers de réfugiés contraints de se garer sur des aires de stationnement "temporaires", la mort de centaines de milliers de personnes vivant dans des bidonvilles, des slum, des favelas, des bidonvilles à travers le monde, mais comment allons-nous gérer la perte du pouvoir d'achat des classes moyennes inférieures, puisque c'est sur ce pouvoir que le monde voyage ? Pour gérer l'échec de chaînes de production entières ? Pour gérer la charge des soins de santé ? La perte de formation des jeunes, le chômage chronique ?

Pourtant, ici, les gens, certains que tout va bientôt revenir à la normalité, passent leur temps à imaginer des stratagèmes pour atteindre leur résidence secondaire en toute impunité.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.