ÉCRIRE A HAUTE VOIX

Jean-Pierre Santini, l’écrivain-éditeur est emprisonné depuis le 10 octobre sous le régime de la détention « préventive ». Contre l’arbitraire et pour servir de chambre d’écho à l’émotion partagée par de très nombreux auteurs de Corse ou d’ailleurs, Le Nouveau Décaméron (Albiana èditeur) ouvre ses colonnes.

Écrire à haute voix

Je veux apprendre à écrire à haute voix, à faire sonner la pensée écrite et rendre audible et reconnaissable le ton de chaque mot. Clairement doux quand il est doux, vigoureux quand il est vigoureux. Compréhensif, furieux ou attentif. Dubitatif, volontaire ou souffreteux. À condition que ce soit clair. Que la signification des termes ne soit pas ambiguë mais correctement interprétée par la modulation du timbre et de l'intonation, par les silences, par les temps de pause et de reprise. 

Ils disent que je devrais gagner ma vie avec les mots que j'écris, mais, à part le fait qu'ils sont peu nombreux et isolés, je ne saurais pas par où commencer. Comment puis-je vendre les mots, comment puis-je vendre les pages que j'écris ? Qu'ils soient lus est pour moi la juste rémunération, qu'ils soient prêtés, suggérés, donnés. Les mots doivent être donnés. Nettoyés des couches de peintures qui se chevauchent, débarrassé des inutilités, des bagatelles et des lests. Rachetés de l'intolérable marchandisation à laquelle ils sont soumis, puis donnés. Ces mots érodés, ces pièces de monnaie usées, manquant d’exactitude, exposés au ridicule, rebondissent sur le fond de nos bacs de collecte, opaques et fatigués. Ces mots courbes vont solitaires, parfois en ligne, souvent superposés, empilés, jetés au monde. Rendus méconnaissables par la tourmente hurlante qui les arrache des mains et brandit les lambeaux. Beaucoup sont abandonnés au sort d'errer dans les rues comme des femmes violées qui, bien que pardonnées pour le mal qu'elles ont subi, gardent comme seul signe distinctif le stigmate de la perte de leur pureté. Ils sont destinés à produire des effets contraires à ceux pour quoi ils sont nés. Je veux au moins essayer de protéger certains d'entre eux. Protéger leur sens, les éloigner du commerce qui en est fait, changer leurs vêtements pour qu’on ne puisse pas les utiliser, qu’on ne puisse pas tous les voler, les enlever, les enfermer, les remplacer. Je veux les cacher, les camoufler temporairement afin qu'ils puissent traverser la frontière, qu'ils puissent résister pour témoigner, qu'ils puissent se sauver pour sauver. 

Car les mots sont une nourriture, ils serviront sûrement un jour, comme cela est toujours arrivé aux survivants des temps infâmes.

 

 

Septembre 2020

  

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