Riches et pauvres

La proposition de transformer l'Allocation de rentrée scolaire en bons stigmatise les plus pauvres en même temps qu'elle est un révélateur des préjugés des privilégiés sur les plus pauvres.

J’ai toujours aimé la rentrée scolaire. Mais il y a quelque chose que je déteste, la « proposition » de fléchage des dépenses de l’allocation de rentrée scolaire (ARS) : autrement dit, il s’agirait de transformer l’ARS en des sortes de « bons pour… » des cahiers, des stylos… pour s’assurer du bon usage de cette allocation.

Le montant de l’ARS varie de 370,31 euros à 404,28 euros en fonction de l’âge des enfants et en dessous d’un plafond de revenu.

La CAF enquête régulièrement sur son usage. Et ce que donne à voir ces enquêtes c’est qu’environ 90 % des bénéficiaires l’utilisent pour du matériel scolaire et des habits. Mais rien n’y fait cette proposition revient presque chaque rentrée scolaire. Et ce souvent dans la bouche de ceux qui ne veulent pas de contrôle de l’utilisation des aides publiques aux entreprises prétextant que ce serait une marque de défiance… Et que n’entendrait-on pas si on demandait des comptes aux grosses fortunes pour savoir ce qu’ils font de leurs exonérations d’impôt et autre optimisation fiscale. Il s’agit pourtant de sommes autrement plus importantes.

La réalité est que cette « proposition » parle davantage de ceux qui la font que des bénéficiaires de l’ARS. Elle n’est que le révélateur des préjugés de certains privilégiés sur les plus pauvres. Les pauvres seraient pauvres parce qu’ils ne savent pas gérer leur argent, c’est pourquoi il faudrait contrôler l’utilisation qu’ils en font. Ce à quoi ils ajoutent que les pauvres ne sauraient pas s’occuper de leurs enfants.

Pourquoi douter de la façon dont les parents avec les revenus les plus faibles utilisent l’argent public pour leurs enfants ? Les pauvres ne sont pas pauvres parce qu’ils gèrent mal leur argent, mais parce que l’organisation et le fonctionnement de la société le permet, voire le favorise. Les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont nés pauvres, parce qu’ils sont moins valorisés par l’école, parce qu’ils y restent moins longtemps, parce qu’ils n’ont pas les « bons » réseaux et que pour cela ils sont plus souvent au chômage ou occupent des emplois peu rémunérés, plus souvent précaires et à temps partiel. De même que les riches ne sont pas riches parce qu’ils gèrent bien leur argent ou qu’ils travaillent beaucoup. Les riches sont riches parce qu’ils sont nés riches.

Concernant la capacité à gérer l’argent, j’avoue me sentir plus admirative à l’égard de ceux et celles qui parviennent à s’occuper dignement de leurs enfants avec un RSA, une AAH, des allocations chômage, ou des emplois à temps partiels ou au SMIC qu’à l’égard de ceux ou celles qui pérorent sur les plateaux de télé indifférent-e-s aux insultes qu’ils envoient aux parents et qui n’ont jamais connus les fins de mois difficiles, les arbitrages à faire entre plusieurs essentiels, les cadeaux qu’on ne fait pas pour pouvoir remplir le frigo, la peine de ne pouvoir emmener leurs enfants en vacances.

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