La gauche vue de ma région: l’union et la conviction

Depuis Besançon et le Doubs, je partage mes réflexions après l’échec cuisant de la gauche et des écologistes aux sénatoriales dans ma région. Car il me semble que les leçons à en tirer ont une portée nationale.

La gauche n’a désormais plus guère de parlementaires en Bourgogne-Franche-Comté. Elle vient de perdre son seul siège de sénateur. Pourquoi ? Comment ? Quelles sont les causes de cet échec ? Sans réponses claires à ces questions, le risque est grand qu’il se reproduise.

Car ce résultat n’était aucunement fatal. Pour emporter un siège, il a seulement manqué huit voix à la liste que je menais aux sénatoriales au nom d’une gauche sociale et écologiste. Et nous avons largement distancé la liste du Parti socialiste, conduite par l’ancien responsable départemental du PS, qui avait le soutien du sénateur sortant, de la sénatrice actuelle, de la présidente de la Région, de l’ancien sénateur-président du Conseil Général, mais aussi du PCF qui y voyait la liste de la vraie gauche.

Ces soutiens sont-ils devenus des repoussoirs ? Ou bien plus vraisemblablement les grands électeurs n’y attachent-ils plus assez d’importance ? J’ajoute que cela peut d’autant plus surprendre qu’on aurait pu penser que les élus locaux (électeurs pour le Sénat) soient plus perméables aux appels des grands élus et des organisations politiques.

Quant à moi, j’avais le soutien de deux petites organisations, Ensemble! et Génération.s, dont aucun de ses membres n’a la prétention de croire qu’ils peuvent faire contrepoids aux partis plus anciens. Les autres organisations ont choisi, au nom de l’union, de ne pas exprimer de préférence, autrement dit ont fait le choix de ne pas exprimer de choix politique.

D’un côté, le poids des appareils politiques avec une liste composée d’élus déjà en place, parfois de longue date, vivant de la politique et prioritairement urbains. De l’autre, une liste d’élus de petites communes représentatifs de tout le département, ancrés dans la vie active, vivant des revenus de leur travail, militants de base réunis autour d’un projet commun.

Sans cette division incompréhensible, imposée tardivement par des logiques d’appareil déconnectées du terrain électoral et de ce que je crois être les attentes citoyennes et des élus de base, la gauche et l’écologie du Doubs auraient envoyé une femme au Sénat, assemblée encore marquée par la domination masculine.

Oui, incompréhensible car aucun argument de fond n’a été avancé pour justifier l’entrée en lice de cette seconde liste, sinon celui de l’efficacité électorale – calcul dont le résultat du scrutin a montré le peu de pertinence…

Nelson Mandela avait coutume de dire qu’il ne connaissait pas l’échec : soit il l’emportait, soit il apprenait. Les regrets ne sont donc pas de mise. En revanche, il serait utile que collectivement et en toute franchise, nous apprenions de cette mésaventure et en tirions des leçons. Quelles sont-elles ? J’en vois au moins deux.

La première, évidente, est que la désunion mène à la défaite. Beaucoup des forces de gauche et écologistes avaient su se réunir pour les municipales à Besançon, et la victoire a été au rendez-vous. J’y ai pris ma part, présidant le comité de soutien, étant la dernière sur la liste, collant des affiches pour la liste conduite par Anne Vignot au nom d’EELV.

La seconde, qui me semble tout aussi importante, est que la seule union qui vaille et qui gagne est celle qui s’appuie sur une dynamique de conviction. C’est ne pas prendre la mesure de la crise de confiance de la politique traditionnelle partisane, dont l’abstention croissante aux élections est le signe manifeste, que de persister à croire à l’efficacité de la seule addition des sigles des partis. L’absence de prise en compte réelle de cette réalité me semble être à l’origine de nombre de nos difficultés, notamment notre incapacité à changer réellement de modèle et la vie de nos concitoyens.

Nos concitoyens n’ont plus confiance dans le personnel politique. Le décalage fréquent quand ce n’est pas l’opposition, entre les principes déclamés et la réalité concrète des pratiques faites de suffisance, de cynisme, de renoncements et de petits arrangements ont miné la confiance dans la politique pourtant indispensable en démocratie.

On prétend partager les richesses et le pouvoir, mais les mêmes se représentent sans cesse ; on proclame la parité, mais on soutient encore un homme pour une assemblée qui en compte déjà 75 % ; on prétend parler au nom de la société et on promeut des personnes aux profils identiques, véritables professionnels de la politique. Il n’y a pas que le capitalisme financier qui est indécent, le refus du partage du pouvoir l’est également.

La question de la confiance envers la parole politique et ses représentants est primordiale pour engager les transitions indispensables aujourd’hui. Changer de modèle de production et de consommation est une absolue nécessité, pas pour plus tard, pour maintenant. La catastrophe est déjà à l’œuvre en de nombreux point du globe. Pour mettre en oeuvre ces changements le soutien populaire est indispensable, il est la force dont les démocrates ont absolument besoin pour faire face à des intérêts opposés très puissants qui n’hésitent/teront pas à employer la force pour préserver leurs intérêts particuliers et leur pouvoir au détriment de ceux du plus grand nombre. Pour avoir ce soutien populaire, il faut gagner la confiance. Pour gagner la confiance il faut a minima respecter les engagements pris et les principes que l’on proclame.

Enfin je veux revenir sur deux termes que j’ai vu utiliser dans les interprétations des résultats. Ces deux termes sont « social-démocrate » qui qualifierait mon concurrent socialiste alors que je serais désignée comme « radicale ». Qu’ils soient employés dans un sens positif ou négatif selon les auteurs, ces mots me semblent devoir être clarifiés.

La sociale-démocratie exprime l’idée d’une tension entre efficacité économique et justice sociale, dont l’exigence démocratique garantira la résolution au profit du plus grand nombre. Cela signifie que, dans un contexte de chômage de masse et de pauvreté persistante, elle prendra le parti d’un rééquilibrage du rapport de force en faveur des salariés face à ceux des patrons. Rien à voir, par exemple, avec le bilan en cette matière du quinquennat Hollande qui, hélas, du pacte de responsabilité à la loi travail, a pris le parti du Medef contre celui des syndicats, au point de refuser la négociation et de congédier le Parlement au moyen du 49-3. Cette façon de faire, d’agir et de gouverner, n’a rien à voir avec la sociale-démocratie. Mais s’apparente clairement au social-libéralisme qui est aujourd’hui la forme moderne de l’adaptation au capitalisme financier.

En revanche, je me sens pleinement héritière du réformisme social-démocrate qui a réussi en 1936 et après la guerre, après de longs et durs combats à imposer au capitalisme, en France et en Europe, des reformes et des changements dans le sens d’une organisation sociale plus juste et plus humaine. 

Mais il faut reconnaître que le courant social-démocrate est de nos jours, épuisé et n’est plus capable de répondre à l’urgence des défis en particulier écologiques de notre époque. En effet la social-démocratie, comme les partis communistes, ont porté comme postulat que c’était grâce à l’accroissement des richesses créées qu’il était possible d’opérer une redistribution afin de réduire les inégalités. Or, ce modèle productiviste ne peut garantir aux générations présentes et futures une vie digne et libre dans un environnement préservé. Nous sommes dans l’obligation d’un changement radical, c’est à dire littéralement qui s’attaque « à la racine » d’un système économique productiviste indifférent à la destruction des ressources naturelles et de la biodiversité. Nous devons inventer un modèle nouveau plus tempéré et plus solidaire, une nouvelle voie qui articule l’écologie et la justice sociale. 

L’enjeu est proprement vital et immédiat. Depuis de nombreuses années déjà des gens meurent de la sècheresse, de ne plus pouvoir cultiver la terre, ou la mer. Des conflits meurtriers sont générés par ces conflits d’usage de l’espace, d’autres subissent tortures, violences, quand ils ne perdent pas la vie dans des voyages terribles qui se terminent souvent au fond de la Méditerranée. Plus près de chez nous les forêts franc-comtoises connaissent une crise sans précédent, la sécheresse a déjà privé d’eau plus de 40 communes du Haut-Doubs en septembre 2019, l’état de nos rivières est depuis bien longtemps extrêmement préoccupant…

En ce sens je veux bien être qualifiée de social-démocrate radicalement écologiste.

En conclusion, je pense que l’époque et nos concitoyen·ne·s exigent plus et mieux de nous : un engagement clair, un respect dans les faits des principes proclamés, une transparence véritable, une autre façon de faire de la politique.

Car il existe une intelligence collective dans la société. Les citoyens et les citoyennes agissent font aussi à leur manière de la politique : ils se mobilisent, se concertent, se coordonnent, s’organisent, s’écoutent, luttent et inventent. L’avenir pour celles et ceux qui se revendiquent de l’émancipation, de l’égalité et de l’écologie, dépendra largement de leur capacité à apprendre de ces dynamiques et mobilisations populaires.

Essayons donc, toutes et tous ensemble, de suivre ces deux enseignements d’un échec qui n’aurait pas dû avoir lieu. Afin de l’effacer et pour construire de nouvelles victoires aux consultations prochaines, départementales, régionales et législatives, susceptibles d’apporter des transformations véritables dans la vie de nos semblables.

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