Ordre public ou question sociale?

Dans cette sixième chronique je raconte comment j'ai été orientée vers la police pour la prise en charge d'une personne à la rue plutôt que vers les services sociaux.

Revenant d’un rendez-vous au centre de Besançon sous une pluie battante, j’ai croisé un monsieur allongé par terre. Il avait les deux jambes plâtrées, deux béquilles à portée de main et était emballé dans une couverture, un peu comme les rouleaux de printemps que j’avais dans mon sac. Mais en moins frais. Enfin, c’est une façon de parler car il devait être vraiment gelé. Je suis allée lui demander si je pouvais faire quelque chose pour lui. Il m’a demandé un café que je suis allée chercher dans un bistrot à proximité.

En chemin, j’ai appelé la mairie afin d’être bien orientée pour une éventuelle mise à l’abri. La personne me renvoie vers la police et, avant que j’ai le temps de lui dire que ce n’était pas ce que je cherchais, un policier me répondait qu’ils envoyaient une équipe comme si la situation était commune. J’ai eu un petit moment d’inquiétude. Croyaient-ils que je voulais faire débarrasser le plancher à un pauvre bougre à terre à deux pas du marché couvert ?

Je retourne vite vers ma nouvelle rencontre, équipée de mon grand crème bien sucré. L’espace de pas longtemps, j’ai cru qu’il n’était plus là, tant il était discret, allongé sur le sol dans sa couverture grise qui se confondait avec le bitume. C’est fou ce qu’on s’habitue à ne plus voir ces pauvres gens. C’est désolant pour eux, mais pour nous aussi. Mais il ne risquait pas d’aller bien loin dans son état. Il a bu son café et nous avons échangé un peu, en anglais.

Il est irlandais, s’appelle Thomas, il voulait voir la France où il se trouve depuis quelques mois. Ça me fait toujours plaisir que des gens veuillent voir notre pays, parce que nous vivons dans un beau pays et que moi aussi j’aime bien aller voir les pays des autres. Je devine qu’il est beaucoup plus jeune que moi (j’ai 45 ans), mais ça ne se voit pas car il est très abîmé. Il a sans doute de beaux cheveux roux et bouclés mais là il est recouvert de saleté et de pauvreté. Il est d’accord pour être emmené dans un abri. 

Les policiers arrivent justement. ils sont trois. Ils échangent aimablement quelques mots avec lui puis décident d’appeler le CCAS (Centre communal d’action sociale). Je ne comprends pas que la mairie ne m’ait pas directement orientée vers le CCAS. Les policiers me disent qu’eux non plus mais que c’est ce qui se passe le plus souvent. Les policiers doivent avoir beaucoup d’autres sollicitations davantage de leur ressort et cela donne l’impression que la pauvreté est considérée comme un problème d’ordre public alors qu’il s'agit d’une question sociale. J’espère être tombée sur une exception …

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