La Justice n'est pas la passion

Exprimer sa solidarité avec la famille de Sarah Halimi et les victimes de l'antisémitisme, évidemment. Dénoncer et lutter contre toutes les formes de racisme, absolument. Mais confondre la justice et la passion est dangereux.

Dimanche 25 avril a eu lieu une impressionnante manifestation au Trocadéro en hommage à Sarah Halimi, en solidarité avec sa famille et les victimes de l’antisémitisme. Je partage pleinement cette solidarité. Mais je m’inquiète que l’on puisse donner l’illusion à la famille de la victime qu’une autre décision soit possible et même souhaitable. Je pense même qu’il y a lieu de s’alarmer que des responsables politiques puissent entretenir cette idée. Soit cela signifie qu’ils surfent sur une opinion bouleversée – à juste titre – en espérant en tirer un bénéfice électoral, soit qu’ils pensent que l’on doit juger les fous.

Dénoncer l’antisémitisme et le racisme est nécessaire, de même que les combattre et les prévenir. Quand ils s’ajoutent à un crime ils constituent des circonstances aggravantes dont rien ne saurait en minimiser l’horreur. Incontestablement, le meurtrier de Sarah Halimi a commis un crime atroce. Mais contrairement à ce certains ont affirmé – y compris un ancien Garde des Sceaux – il y a bien eu un procès : des centaines de pages de conclusions d’avocats et six heures de débat en audience. Sept experts psychiatres ont été saisis, certains ont rencontré le suspect à cinq reprises. Ils ont conclu à l’irresponsabilité du meurtrier. 

Le jugement ne dit pas qu’il ne s’est rien passé, il n’y a pas de « non-lieu ». Le jugement reconnaît également la gravité du crime commis et la culpabilité de son auteur. Mais cette culpabilité est accompagnée d’une irresponsabilité pénale. Quant au caractère antisémite du crime, il va de soi qu’être fou n’en protège pas. Il n’y a d’ailleurs pas de raison que, vivant dans la même société que les apparents sains d’esprit, les fous ne soient pas perméables aux idéologies meurtrières qui y circulent. Et c’était le cas du meurtrier de Sarah Halimi.

Mais, selon le droit pénal moderne, l’irresponsabilité signifie que la personne qui était atteinte au moment des faits d’un trouble psychique ayant aboli son discernement est comme sans cerveau, n’a donc plus de libre arbitre, ne contrôle pas ses actes et ne peut donc pas être jugé comme telle. Ne pas juger les fous est l’une des caractéristiques qui fait de notre société une société civilisée.

Je ne suis pas juriste, juste une militante de l’antiracisme, contre l’antisémitisme et contre l’islamophobie. Je tiens aussi à une justice digne. Ce crime est horrible, cette histoire est terriblement triste. Il y en a malheureusement d’autres. La mauvaise foi et la surenchère sécuritaire ne rendront pas Sarah Halimi aux siens, ni le monde plus juste, ni sa dignité à la politique. Cela ne fait qu’ajouter de la violence à la violence, dans une société qui a bien besoin de tempérance, de justice, de bonté et de beauté.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.