Jean-Christophe Lagarde sur France inter : erreurs et contrevérités sur la réduction du temps de travail

Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI et maire de Drancy, était ce matin l’invité de France Inter.

Interrogé sur les solutions à apporter à la crise, M. Lagarde a notamment préconisé un retour aux 39 heures payées 35, sans compensation de salaire, au motif que la génération qui a connu leur mise en place se serait « offert des loisirs ».

Or il ne s’agit pas de s’offrir des loisirs (d’autant que la RTT recouvre un champ bien plus large, en termes de temps familiaux, d’engagements bénévoles, d’aidants familiaux), mais d’absorber les gains réguliers de productivité afin d’éviter le chômage. La politique de réduction du temps de travail a des effets sociaux en termes de qualité de vie, – d’ailleurs appréciés des Français -, mais elle est avant tout une nécessité économique. Dans les années 1950, la durée moyenne hebdomadaire du temps de travail était de 45 heures. Sans diminution du temps de travail, les gains de productivité opérés depuis 1950 auraient eu pour conséquence de mettre au chômage une grande partie des travailleurs.

Il est donc bien question de partage du temps de travail, et du choix que nous avons de faire supporter les gains de productivité à l’ensemble de la collectivité via la réduction du temps de travail des temps pleins, ou bien, tel que le fait spontanément le marché, en créant 10% de chômage sans toucher aux temps pleins.

En parallèle, M. Lagarde évoque un effondrement de la compétitivité française de 7 points entre 1997 et 2012, et l’impute à la réduction du temps de travail. Or des bornes temporelles plus fines permettent de décomposer l’évolution de la compétitivité française ces dernières années. En effet les chiffres de l’OCDE sont formels : la compétitivité française s’est améliorée de 1997 à 2002, et ce n’est qu’à partir de 2004 qu’elle décroit. Ainsi, durant cette période, la France constitue au contraire le pays où les coûts salariaux unitaires relatifs (c’est-à-dire les salaires additionnés aux charges et rapportés à la productivité) ont le plus baissé. Après 2004, la forte appréciation qu’a connue l’euro a effectivement grevé les coûts de production.

Concernant la réduction du temps de travail dans la fonction publique hospitalière, Jean-Christophe Lagarde évoque le chiffre de 180 000 créations d’emplois, pour un coût de 5,2 milliards d’euros. On peut s’étonner de ces chiffres, quand la Direction du Budget chiffre elle-même les emplois créés à 45 000 emplois (37 000 emplois dans le secteur sanitaire, et 8 000 pour le médico-social), pour un coût total de 1,64 milliard d’euros. La sénatrice Aline Archimbaud estime quant à elle que les 45 000 emplois n’ont pas pu être tous créés faute de crédits suffisants, et que seuls 37 000 emplois ont vu le jour. L’honnêteté pousse d’ailleurs à dire que ces créations d’emploi, très éloignées des 180 000 avancées par M. Lagarde, sont en partie responsables des difficultés de la mise en place des 35 heures dans la fonction hospitalière.

La réduction du temps de travail n’a pas ruiné la France

D’une manière générale, pour être pertinent, l’estimation du coût global de la réduction du temps de travail doit tenir compte des recettes de cotisations perçues sur la masse salariale des emplois créés (estimées à 3,4 milliards d’euros) ; des recettes de taxes perçues sur la consommation générée sur les revenus perçus, dépensés ou épargnés (estimées à 3,1 milliards d’euros) ; des économies d’assurance chômage et d’assistance versés aux bénéficiaires des emplois créés par les 35 heures, jusque-là chômeurs (estimées à 1 ,5 milliard d’euros).

Par conséquent, pour un coût de 10,5 milliards de réduction de cotisations, le coût réel ex post s’élève à 2,5 milliards d’euros. Avec un coût net de 2,5 milliards d’euros, le coût réel par emploi créé ou sauvegardé s’élève donc à 8 000 euros.

Face à la crise et à ses effets, M. Lagarde délivre le diagnostic que « tout le monde doit faire le même effort », et travailler par conséquent 39 heures payées 35. Or tout le monde ne fait pas le même travail. Il faut avoir la lucidité de considérer que chacun doit contribuer selon ses capacités, et qu’en la matière, l’égalité stricte est un aveuglement. Aujourd’hui, l’espérance de vie d’un ouvrier de sexe masculin à 35 ans est de 41 ans, contre plus de 47 ans pour un cadre. Ces inégalités fondamentales rendent difficile l’idée d’un effort national qui mobiliserait chacun de la même manière. Dans cette perspective, la réduction du temps de travail constitue également un horizon social décisif pour les emplois dits à forte pénibilité. Considérer que travailler cinq heures supplémentaires ne constitue pas un effort surhumain constitue une méconnaissance de la diversité des emplois et de leurs conséquences sur la santé.

Enfin, le président de l’UDI réfute la pertinence de la réduction du temps de travail en matière de création d’emplois. Or entre 1997 et 2002, la France a créé 2 millions d’emplois salariés dans le secteur marchand, tandis que le PIB progressait globalement sur la période de 16 % ; il en résulte une création moyenne de 125 000 emplois par point de PIB. En comparaison, la croissance économique encore soutenue entre 2004 et 2007, (9,5 % sur les 4 ans), n’a créé que 600 000 emplois marchands, c’est-à-dire moitié moins d’emplois par point de PIB, (63 000). La réduction du temps de travail constitue donc bel et bien un moyen de valoriser la croissance et l’orienter dans un sens favorable à l’emploi.

Barbara Romagnan

Publié sur Alter Eco Plus le 3 mars 2015

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