Gens pauvres mais pas pauvres gens

Depuis septembre 2019, la rédaction de L'Humanité m'offre l'opportunité de proposer des chroniques hebdomadaires – le mardi – à l'instar de celles que j'y avais tenues quand j'étais députée, de 2014 à 2016. Je les republierai sur mon blog de Mediapart après un certain délai. Elles sont écrites depuis Besançon où j'enseigne dans un collège, en maison d'arrêt et à l'université.

#ChroniqueHuma1

Dans cette chronique, je parlerai de pauvreté. Avant de faire ce choix, je me suis demandée si l’on pouvait en parler de façon générale. Il y a de nombreuses raisons de répondre par la négative, la principale étant pour moi qu’on ne saurait réduire des personnes à une situation sociale. C’est juste. Il n’en reste pas moins que l’on peut objectiver la pauvreté et que ne pas le faire, empêche de voir les régularités, ce qui fait système, problème, ce que, collectivement, nous ne devons pas accepter.

En France, en 2016, l’INSEE dénombrait 8,8 millions de personnes pauvres. Il s’agit des personnes vivant avec moins de 60 % partir du revenu médian, soit 1026 euros pour une personne seule. Cela représente déjà 14 % de la population, mais quand on ajoute celles et ceux qui n’ont pas été pris en compte parce qu’ils gagnent quelques dizaines d’euros de plus que le seuil on atteint le quart de la population française. Au total donc, près de 25 % de la, population  qui n’a pas les moyens de vivre correctement, ne peut se projeter dans l’avenir tant le présent est source d’inquiétude.

Dans le même temps, la France de 2018 a connu la plus forte progression du nombre de millionnaires. Au-delà de la définition monétaire, il ne faut pas négliger le caractère multidimensionnel de la pauvreté. A force de cumuler les précarités dans plusieurs domaines, une personne se trouve en situation de rupture et d’exclusion qui la prive d’une existence sociale, de ses droits fondamentaux et l’empêche d’assumer ses responsabilités professionnelles, familiales et sociales.

Donc les personnes victimes de la pauvreté constituent une part très importante de la population. Cette situation est injuste. On peut la changer. Pourtant, elle ne semble pas être vue comme une question politique, qui devrait être débattue sur la place publique car elle concerne tout le monde, mais comme un problème qui concernerait uniquement ceux qui la subissent.

Malgré la mobilisation des personnes elles-mêmes et le travail de nombreuses associations, militants, individus, dans l’espace public et médiatique, les personnes pauvres sont soit montrées comme responsables de leur situation et/ou maltraitées et écartées - arrêtés anti-mendicité, anti-prostitution, prison - soit invisibilisées.

Je vis dans un quartier populaire d’une ville de plus de 100 000 habitants de l’Est de la France avec toutes caractéristiques qui y sont attachées : taux de chômage, part des familles monoparentales, pauvreté monétaire, discriminations… J’enseigne dans un collège, en maison d’arrêt et à l’université. Je ne prétends pas éprouver les mêmes difficultés, encore moins parler à la place de mes voisins voisines ou de mes élèves. Je veux juste utiliser l’espace qui m’est offert par L’Humanité pour en parler un peu.

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