L'enseignement de la liberté

Se contenter de donner aux élèves des leçons de laïcité et de les faire taire quand ils expriment des choses qui nous choquent, ne changera pas ce qu’ils pensent. On ne réussira pas à leur enseigner la liberté d’expression si cet enseignement prend la forme d’un interdit.

Lundi 2 novembre, en retrouvant à 8h ma première classe, deux semaines après l’assassinat révoltant de Samuel Paty, j’ai évidemment échangé avec mes élèves. Il m’apparaissait essentiel que ces échanges partent de leurs interrogations et représentations. En effet, il eut été particulièrement contradictoire de leur parler de liberté d’expression sans la mettre un minimum en pratique.

Je craignais un débat lancé sans préparation. Mais je me voyais encore moins faire cours comme si de rien était en attendant la minute de silence de 11h que j’aurais eue avec une autre classe. Alors, j’ai choisi de leur faire un court rappel des faits (l’assassinat, le cours sur la liberté d’expression, les caricatures) avant de leur proposer de s’exprimer par écrit sur ce qu’ils pensaient/ressentaient à ce sujet. Pour ce faire, j’ai distribué à chacun d’eux le même papier blanc et proposé une expression anonyme (sauf pour ceux qui tenaient à s’identifier) pensant qu’ils se sentiraient plus libres d’exprimer leurs pensées. Après quelques minutes, j’ai ramassé et lu à voix haute leurs réflexions.

J’ai parfois été vraiment impressionnée de l’intérêt, parfois de la finesse de leur propos. J’ai été bien heureuse d’en profiter et qu’ils en fassent profiter leurs camarades. Mes surprises n’ont bien sûr pas toutes été bonnes. Les propos n’étaient pas tous d’un intérêt considérable. Certains, très rares, ont écrit des choses choquantes ou, pour un seul d’entre eux sur une centaine, franchement révoltantes.

Mais il faut bien qu’ils puissent exprimer ce qu’ils éprouvent et ce qu’ils pensent pour qu’en retour, on puisse leur apporter un éclairage différent et interroger leurs certitudes. Se contenter de leur dire la loi, de leur donner des leçons de laïcité et de les faire taire quand ils expriment des choses qui nous dérangent ou nous choquent, ne changera pas ce qu’ils pensent. On ne réussira pas à leur enseigner la liberté d’expression, à leur transmettre la tolérance et le respect des opinions contraires, à leur inculquer un esprit critique, si cet enseignement prend la forme d’un interdit ou d’un tabou.

N’oublions que ce sont des enfants, qu’ils ont souvent l’esprit embrouillés, notamment par les réseaux sociaux, qu’ils ont le temps d’évoluer, de bouger si tant est qu’on leur en laisse l’opportunité et qu’on les accompagne. Je suis prof. Je veux vivre dans un monde de paix, dans lequel on se sent libre et où les enfants sont respectés, considérés, écoutés.

Mon travail c’est de les accompagner pour entrer dans un raisonnement rationnel, basé sur des savoirs, des connaissances et non des croyances, de leur apprendre à débattre, à construire une réflexion et à se construire comme citoyennes et citoyens. Ce n’est pas de déclarer la guerre à une partie de ces enfants au motif qu’un criminel a tué sauvagement l’un de mes collègues.

Cette chronique est initialement parue dans L'Humanité du 10 novembre.

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