Un détenu un peu moins «fascinant»

Comme Léa Salamé avec Carlos Goshn, je parle avec des détenus / ex-détenu. Ici, je raconte un peu l'un d'entre eux, peut-être un peu moins "fascinant" mais quand même intéressant et surtout plus à l'image des (ex-)prisonniers.

Jeudi 9 janvier, jour de grève, Léa Salamé s’en est allée interviewer à Beyrouth, pour la radio de service public France Inter, Carlos Goshn, le patron déchu de Renault-Nissan qui a fui à coups de millions la justice japonaise. Moi aussi je parle avec des détenus et ex-détenus. L’un de ceux qui m’a le plus marquée s’appelle H., 29 ans, tout gringalet. Je ne dis pas son nom car il ne m’a pas sollicité pour une interview. Peut-être est-il un peu moins « fascinant » que Carlos Goshn, mais il me semble davantage être à l’image de nombre de détenus de France.

Je l’ai rencontré à une dizaine de reprises à la maison d’arrêt où je faisais de l’alphabétisation l’an dernier. La prison de Besançon c’est moins glamour que Beyrouth. Mais, à seulement à 4,5 km de chez moi, c’est plus pratique et plus écologique. Comme Goshn, H. a fait une grande partie de sa carrière de délinquant dans l’automobile. Lors de notre première rencontre, j’ai commencé par lui faire apprendre le code en vue de passer le permis de conduire.

J’ai tout de suite été épatée par ses connaissances. J’ai été moins surprise quand il m’a appris qu’il conduisait depuis longtemps. Un apprentissage sur le tas en quelque sorte. C’est juste qu’il n’avait pas le permis, ce qui explique une partie de sa présence en prison, où il semble avoir passé au moins la moitié de sa vie depuis l’âge de 14 ans. Il a aussi été apprenti quelques mois dans un garage et a travaillé deux ans à la chaine chez Peugeot (un concurrent de Renault, mieux vu en Franche-Comté).

Il m’a dit souhaiter passer le permis pour « tafer du taf » à sa sortie. Ce qu’il a bien voulu que nous traduisions par « trouver du travail ». Je lui ai donc donné une feuille et un stylo pour une demande de financement. Il a fini par écrire « JE » en lettres bâtons comme on le dit à la maternelle. Élevé en France, H. ne sait ni écrire, ni lire. Il est illettré, comme plus de 3 millions de personnes dans notre pays. J’ai terminé le texte qu’il a passé l’heure suivante à recopier avec application. Malgré un résultat inutilisable, il était content, ça l’avait « détendu » m’a-t-il dit.

H. est issu d’une famille du voyage mais a beaucoup moins voyagé de Goshn. Il a néanmoins, et malgré son jeune âge, une sacrée expérience de ce que l’on appelle « la vie ». A ses 5 ans, sa mère est morte d’un cancer du pancréas ; pour ses 6 ans c’est son père qui a été emporté par un cancer de l’estomac. Il a été en foyer, s’en est régulièrement échappé, comme il a consciencieusement séché l’école. Il m’a dit qu’il était plein de haine et fou à cette époque. 

 J’aurais encore beaucoup à raconter tant sa jeune vie est déjà riche. Il y aurait là matière à une bonne interview sur France Inter…

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