Une pensée au marché

Juste l’idée que c’était plus facile de réfléchir quand sa formation et son métier y incitait ou en laissait le temps, quand on n’était pas sans cesse tendu vers la résolutions de difficultés immédiates, avoir de quoi payer le loyer, se nourrir correctement.

Ce matin, en allant au marché d’une petite commune (600 habitants) proche de Besançon où je me rends régulièrement, l’une de mes croyances enfantines, pas tout à fait consciente, m’a sauté à la figure. C’était l’idée que les gens qui avaient fait des études étaient plus en situation de réagir d’une façon qui me paraissait adéquate et courageuse dans des moments historiques compliqués.

Non que je croyais que les plus pauvres étaient bêtes ou que seules les études longues rendaient « intelligents ». Juste l’idée que c’était plus facile de réfléchir quand sa formation et son métier y incitait ou en laissait le temps, quand on n’était pas sans cesse tendu vers la résolutions de difficultés immédiates, avoir de quoi payer le loyer, se nourrir correctement.

Je croyais aussi que quand on est plus ou moins débarrassé de l’inquiétude du lendemain, il est plus facile d’être tolérant, ouvert et généreux. Je mesure ce que cette pensée peut avoir d’un peu naïf, voire méprisant. Mais je me dis quand même que, quand la vie nous est plus douce, on a plus de devoirs que les autres et à l’égard des autres et qu’on a moins de raison d’être amer ou d’en vouloir à ceux qui nous entourent et à la vie.

Pourtant l’incroyable mépris affiché depuis des mois par nombre de dits (ou autoproclamés) « intellectuels », qu’ils écrivent des livres ou des éditos, à l’égard des plus pauvres, des plus fragiles, surtout s’ils/elles ont le culot d’exiger le respect et des conditions de vie meilleures - qu’ils soient gilets jaunes, jeunes au chômage et/ou défendant la planète, handicapés (en fauteuil roulant ou autiste), femmes portant un foulard ou dénonçant les violences subies parce que femmes - montre à quel point on peut s’égarer parfois.

Ce marché hebdomadaire très populaire, alimenté par de produits locaux, géré par une association de producteurs, une association d’habitants et la commune, est au contraire une heureuse illustration de ce que les humains peuvent faire de beau ensemble. On peut y faire son marché, partager thé ou café, s’assoir, échanger, rencontrer les autres.

Les chevilles ouvrières de ce lieu de partage sont jeunes et vieux, votent sans doute très différemment, ils sont au chômage, ouvriers, retraités, salariés modestes, croyants ou pas, gilets jaunes, militants syndicaux ou « pas intéressés » par la politique, mais partagent une simplicité, une ingéniosité, une ténacité et une générosité qui forcent l’admiration et rendent la vie vraiment plus belle, intéressante et douce pour celles et ceux qui s’y arrêtent.

Cela sans doute parce qu’on ne réfléchit pas bien tout seul mais avec les autres et dans des situations concrètes, dans la vie.

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