Pour l'égalité, pour l'intersectionnalité

On a besoin du travail des journalistes et des chercheur-e-s documentent les inégalités. Parfois il faut également créer des concepts, des mots nouveaux, pour nous aider à penser, à montrer et à combattre ces injustices : « Intersectionnel » est l’un d’eux.

Quand j’ai commencé cette chronique il y a deux ans j’ai indiqué que je souhaitais me servir de l’espace que me donnaitL’Humanité pour parler de ce que vivent celles et ceux dont on n’entend peu parler, parce qu’ils/elles n’ont guère accès à l’expression ou ne sont pas entendu-e-s (les plus pauvres, les personnes handicapées, les exilées, les détenus, les enfants des quartiers populaires…).

Pour rendre compte des discriminations, des dominations et des injustices, on a besoin du travail des journalistes et des chercheur-e-s qui documentent ces phénomènes. Parfois il faut également créer des concepts. Les concepts aident à penser une réalité, à réfléchir pour mieux la saisir. Ce sont des mots nouveaux, créés justement pour cerner une réalité nouvelle ou à laquelle on ne faisait pas attention auparavant. « Intersectionnel » est l’un d’eux. Je tiens ce concept pour essentiel afin de penser les dominations, de les donner à voir et, surtout, de mieux les combattre.

Bien que le terme même d’« intersectionnel » soit discuté par celles et ceux qui l’utilisent, je crois qu’il peut y avoir un accord sur le fait qu’il désigne la situation de personnes subissant en même temps plusieurs formes de domination dans une société. Par exemple le fait d’être une femme et d’avoir la peau noire met en situation de vivre le sexisme et le racisme, mais aussi une forme de racisme différent de celui qui est vécu par les hommes noirs et une forme de sexisme différent de celui subi par des femmes blanches.

Or c’est précisément une juriste noire américaine, Kimberlé Crenshaw, qui, en 1991, a inventé ce concept d’intersectionnalité après une étude sur des femmes noires aux États-Unis. Elle relevait que « lorsqu’on parle des personnes noires, l’attention est portée sur les hommes noirs ; et lorsqu’on parle des femmes, l’attention est portée sur les femmes blanches ». Autrement dit, alors qu’elles subissaient deux sortes de discriminations cumulées, elles étaient comme invisibles. Tout se passait comme si ce qu’elles vivaient n’existait pas. 

Le président de la République française s’est ému en octobre 2020 dans son discours sur la loi séparatisme de l’importation de théories venues des États-Unis, pointant ces recherches « intersectionnelles ». Bien sûr que les contextes historiques, géographiques et culturels doivent être pris en compte, mais cela fait longtemps, heureusement, que la recherche est mondialisée et, en l’occurrence, le fait que les femmes noires soient victimes d’une double invisibilisation et discrimination n’est pas propre aux États-Unis.

Prendre en compte des dominations que l’on ignorait autrefois – de genre et raciale – ne s’oppose pas à la prise en compte des dominations déjà bien documentées comme les dominations sociales. Cela permet au contraire de les affiner et de penser l’organisation de la société dans sa complexité. Une opportunité de plus pour remporter la bataille de l’égalité.

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