Écrire pour se reconnaître

Ecrire, ce n’est pas comme une parole dite en classe et qui pourrait s’envoler, ça reste, on a pris le temps d’y penser.

Un jour le pédagogue Philippe Meirieu m’a raconté une histoire qui m’a touchée. Alors qu’il attendait un train sur le quai d’une gare, un agent SNCF l’a interpellé et lui a demandé s’il se souvenait de lui. Il l’avait eu comme enseignant vingt ans auparavant et, en effet, Philippe Meirieu se souvenait de cet élève très remuant du propre aveu de l’intéressé.

Lors de cette rencontre inattendue, l’ancien élève a rappelé à son ancien enseignant une lettre que ce dernier lui avait adressée. Le professeur Meirieu y expliquait ce qui l’avait mis en colère et pourquoi c’était surtout pour l’élève que son attitude était dommageable. Mais, surtout, le fait que son enseignant ait pris la peine et le temps de lui écrire l’avait tant marqué qu’il gardait toujours sur lui, dans son portefeuille, la lettre, ce geste de considération.

Philippe Meirieu avait écrit à un grand adolescent ou à un jeune adulte. Je crois que c’était une pratique régulière chez lui. Mes élèves à moi sont des collégiens, beaucoup plus jeunes. Du coup, j’ai hésité à m’adresser à eux de cette façon. Mais l’occasion s’est présentée quand une élève de classe de quatrième a été très désagréable en classe. Deux jours après, elle m’a fait une belle lettre d’excuses. Cette lettre avait peut-être été encouragée par ses parents ou la  CPE, mais elle m’a semblé sincère, et elle était là. Je lui ai donc répondu. 

Depuis, j’ai utilisé cet outil à diverses occasions : expliquer à un ou une élève combien il me semblait qu’il ou elle se gâchait par son comportement en classe alors qu’il ou elle avait les ressources pour réussir des choses qui lui tenaient à cœur et pourraient être utile à d’autres. Il m’est aussi arrivé de dire ainsi au revoir à un élève triste de devoir quitter le collège du jour au lendemain en raison d’un changement de situation familiale. Ou de féliciter une élève que j’aime beaucoup, fine et intéressante, qui veut devenir avocate, mais qui se manifeste souvent de façon désagréable pour tout le monde. Elle semble pleine de colère et assez déterminée à rendre la vie dure à son entourage, sans doute une façon de rendre la monnaie d’une pièce qu’elle aurait reçue. Je ne peux pas grand chose, mais je veux quand même lui dire que ça m’intéresse.

Ce sont souvent des lettres sans réponse, mais je continue. Au-delà de ce que je leur dis, écrire est ma façon de leur dire combien ils et elles sont importants, pour moi bien sûr, mais surtout combien ils sont importants tout simplement. Je crois qu’ils le comprennent car on n’écrit pas beaucoup aujourd’hui. Ecrire, ce n’est pas comme une parole dite en classe et qui pourrait s’envoler, ça reste, on a pris le temps d’y penser. Peut-être cela donnera-t-il à certains le goût d’écrire eux-mêmes, comme ma mère, institutrice du mouvement Freinet, a su le faire avec moi.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.