Honorer les noms des esclaves, victimes d’un crime contre l’humanité

Un Mémorial national de la traite négrière et de l’esclavage colonial devrait voir le jour dans le Jardin des Tuileries à Paris. Il doit honorer les victimes de l’esclavage et reconnaître leur apport inestimable à la Nation, avec l’ambition d’être à la fois un lieu de commémoration et de transmission.

Un Mémorial national de la traite négrière et de l’esclavage colonial devrait voir le jour dans le Jardin des Tuileries à Paris. C’est un projet sur lequel le président de la République s’est engagé en avril 2018. Il doit honorer les victimes de l’esclavage et reconnaître leur apport inestimable à la Nation, avec l’ambition d’être à la fois un lieu de commémoration et de transmission.

C’est pourquoi le CM98, association mémorielle dévouée à la mémoire des victimes de l’esclavage qui a porté cette initiative, a proposé d’y inscrire tous les noms des esclaves devenus libres avec l’abolition de 1848. Auparavant, ils n’avaient que des prénoms. Les bénévoles de l’association ont collationné les 239 000 noms donnés alors à des Guadeloupéens, Martiniquais, Réunionnais et Guyanais dont Jean Glissant, Marie Sinaïde Chamoiseau, Placide Césaire, Mathurin Thuram, Césaire Taubira…

Or le ministère de la culture s’oppose désormais, sans motif, à ce que Mémorial devienne ainsi un « mur des noms » honorant nommément la mémoire des esclaves au jour de l’abolition. Une artiste guadeloupéenne, Joëlle Ferly, dit comprendre ce refus parce que cela tournerait en ridicule l’État français et représenterait une nouvelle violence infligée à ceux que l’on souhaite honorer.

Au contraire, l’association CM98 affirme que « mettre des noms à la postérité » constitue une « réparation symbolique » essentielle de la part de la France, reconnaissant ainsi avoir réduit des êtres humains en esclavage, ce qui fut un crime contre l’humanité. D’autant plus que ces plus de 200 000 noms ne sont qu’une infime partie de celles et ceux qui ont été les victimes du comportement prédateur de la France. En effet, depuis 1625, soit durant près de deux siècles et demi, ce sont presque quatre millions de femmes et d’hommes qui ont vécu en esclavage dans les colonies françaises.

Nombre de noms attribués en 1848 le furent au mieux sans y réfléchir, au pire pour blesser, ridiculiser ou abaisser. Néanmoins ce sont bien ces noms qui ont été portés par ceux que l’on souhaite honorer aujourd’hui. Et si leur inscription doit provoquer un sentiment de honte, c’est à notre mémoire nationale : honte d’avoir construit notre richesse, celle de l’accumulation du capital qui a accompagné l’ascension de la bourgeoisie, sur un crime monstrueux. D’autant que, dans le même temps, on conserve des statues, partout sur le territoire hexagonal, à la mémoire d’hommes, dont « l’œuvre » menée au nom de la France coloniale et impériale, est une insulte aux victimes et à l’humanité.

En soutenant la cause du Mémorial, je pense à un très beau roman de Sophie Chérer, La vraie couleur de la vanille (École des loisirs 2018), qui raconte l’histoire de l’un de ces hommes oubliés, Edmond Albius. Esclave, il a découvert la fécondation de la vanille, qui a fait la fortune des propriétaires esclavagistes, sans que lui en tire la moindre reconnaissance. Il est mort pauvre et seul. 

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