Les vrais territoires perdus de la République

Cette semaine en écoutant l’actualité, une expression m’est revenue en tête : « territoires perdus de la République », formule employée pour désigner des lieux – les quartiers populaires des banlieues – où la loi ne serait pas/plus respectée, où des élèves, de futurs citoyens, seraient donc perdus pour la République. Je n’ai jamais aimé cette expression aussi infondée que stigmatisante. S’il y a des territoires perdus de la République, ce ne sont pas ceux-là.

Je travaille dans un collège d’un de ces quartiers où je vis depuis quinze ans. Ces habitants sont majoritairement modestes, souvent très pauvres. Beaucoup pourraient avoir le sentiment que la République les a oubliés. Cela ne constitue pas une excuse pour contrevenir aux lois, même s’il est plus facile de ne pas tomber dans la délinquance quand votre survie matérielle est déjà assurée. Mais la vérité que j’expérimente chaque jour, c’est que ce sont des exceptions, et c’est qui est remarquable.

Certains jeunes contestent, critiquent, nous mettent mal à l’aise, provoquent, parfois d’une façon qu’on peut juger déplacée ? C’est de leur âge. C’est une part du travail des enseignants que de les faire réfléchir, douter de certaines de leurs affirmations, répondre à leurs questions. C’est important qu’ils s’expriment, disent ce qu’ils ont en tête, y compris quand ça nous choque, sinon comment y répondre ? Ce sont des enfants, ils ont l’âge d’évoluer. 

Je suis moins optimiste pour certains de ceux qui nous dirigent. Cette semaine nous avons assisté à un spectacle particulièrement lamentable. On a vu un ancien Président de la République (mais aussi ancien ministre, ancien député, ancien maire), supposé être exemplaire donc, condamné pour corruption et trafic d’influence, aller de plateaux télévisuels en rédactions clamer son innocence.

Il a été soutenu par le ministre de l’intérieur en exercice – lui-même mis en cause dans une enquête pour viol. Les procédures sont toujours en cours, ils sont préjugés innocents, mais ces solidarités entre gens de pouvoir pour contester les décisions de juges indépendants me paraît plus néfaste pour la République que l’attitude de la jeunesse des classes populaires stigmatisée par ces professionnels de la politique.

On a aussi vu une Cour dite « de Justice de la République » relaxer un Premier ministre, alors que son ministre de la défense était condamné pour les mêmes faits, relatifs à l’argent noir des ventes d’armes. En revanche, le chef de cabinet du Premier ministre a été condamné par des juges indépendants dans le même dossier. Comme si le directeur de cabinet avait été le chef du ministre de la défense qui, lui, aurait agi à l’insu du Premier ministre…

Dans cette CJR, il y a douze parlementaires et trois magistrats. Ils sont là nos vrais territoires perdus, dans cet entre soi d’un petit monde qui se croit propriétaire de la République pour en tirer des privilèges. Et parmi ces élus qui se croient au-dessus des lois qu’ils font eux-mêmes et dont ils sont censés être les garants.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.