Où sont les femmes?

En 2018 peut-on encore parler du vécu des femmes durant l'accouchement en se contentant de professionnels sur le plateau? La France est riche d'associations qui contribuent activement à la démocratie sanitaire et jouent le rôle de lanceuses d'alerte.

L'émission "Matière à penser" sur France Culture produite par le professeur René Frydman revenait début janvier sur le concept de violence obstétricale en compagnie d'Amina Yamgnane, gynécologue-obstétricienne et de Francine Caumel-Dauphin, sage-femme. Le souci: aucune association d'usagers n'y était invité pour faire le point sur un sujet qu'elles ont pourtant contribué à soulever. Bref, une émission sur le vécu des femmes lors de l'accouchement sans femme venue en tant que simple femme, citoyenne et/ou représentante des usagères.

Au cours de l'émission Amina Yamgnane dira que “n’en déplaise aux féministes, les gynécologues-obstétriciens s’étaient saisis seuls de la question de leur pratique et de la réduction du nombre d’épisiotomies”. Comme membre de l’association et du Collectif qui ont lancé l’alerte en France en 2004 et comme féministe je souhaiterais corriger cette affirmation par une série de faits.

La première remise en cause de l’épisiotomie apparaît dans les milieux féministes américains. (2) Les recherches effectuées par la suite montrent que l’épisiotomie non seulement ne tient pas ses promesses préventives mais engendre des complications à court, moyen et long termes (3).

 

L’ironie du sort veut que la pratique de l’épisiotomie en France augmente dans les années 80-90 au moment même de sa remise en cause dans les milieux anglo-saxons. Alors que la baisse de la pratique va être très rapide dans certains pays scandinaves (Suède dès 1982, Danemark) les changements de pratique sont plus tardifs en France et succèdent à un fort engagement des usagers au sein de l’Alliance francophone pour l'accouchement respecté (AFAR) et du Collectif interassociatif autour de la naissance (CIANE) qui regroupe dès 2003 plusieurs associations en périnatalité. Bref, cela relève d’un premier “buzz” - mot n’existait pas encore - les réseaux sociaux non plus mais internet, le courriel et  les listes de discussion offraient de nouvelles possibilités militantes.

En effet, l’AFAR nouvellement créée, publie en 2004 une Compilation des études parues sur l’épisiotomie. Cette compilation s’accompagne de la création de matériel militant (tracts…voir 4), et d’une base de données qui ne cessera de s’enrichir sur ce mot clef, 417 fiches à ce jour (5) . L’AFAR lance cette même année la première Semaine Mondiale pour l’Accouchement Respecté avec pour thème: Épisiotomie, levons le voile (6). Dès cette première année la SMAR sera célébrée sur plusieurs continents et permettra de soulever dans différent pays du monde l’importance d’abandonner l’épisiotomie prophylaxique pratiquée en routine au profit d’une épisiotomie restrictive pratiquée sur des indications qui sont allées s’amenuisant au fil des ans.

 

En parallèle, des militantes de l’AFAR ont monté une liste de discussion dédiée au soutien des personnes souffrant des suites de l’épisiotomie d’où a émergé un premier site episiotomie.info (2005) devenu depuis episio.info (2014). Plus récemment une page episio.info et un groupe de discussion ont vu le jour sur Facebook. L’AFAR et ses militantes n’a donc jamais cessé d’exercer une veille médiatique et scientifique répondant aux controverses, signalant les inexactitudes et exigeant une information de qualité pour le public.

En 2005, le CIANE (dont l’AFAR fait activement partie) dépose une saisine sur la question de l’épisiotomie à l’ANAES (Agence Nationale d’Accréditation et d’Evaluation en Santé) devenue depuis HAS. C’est cette saisine qui amène le CNGOF à entamer des Recommandations de Pratiques Cliniques sur lesquelles l’AFAR et le CIANE se sont montrés critiques. Voir à ce sujet (7).

Si je puis me permettre une suggestion à l’équipe de France Culture qui a préparé ce débat de qualité, il est impensable aujourd’hui de parler des femmes sans inviter une association représentant les usagères. Cette fonction pouvait être assurée aussi bien par l’AFAR qui a publié en mai 2016 une bibliographie sur la violence obstétricale (8) que par le CIANE qui porte la parole d’une trentaine d’associations et a publié un dossier de presse proposant plusieurs pistes de réflexion (9). Qu’on s’en réjouisse ou éprouve des réserves sur le terme, l’expression “violence obstétricale” est aujourd’hui présente dans la recherche, dans certaines lois en Amérique du Sud ainsi que dans le débat public de nombreux pays.

Le débat n’aurait rien perdu en courtoisie et en constructivité car sur ce sujet l’expertise est plutôt du côté des usagères et un désaccord n’exclut pas des propositions de travail commun. Ce traitement du sujet d’un point de vue journalistique traduit une difficulté à prendre au sérieux la parole des principales intéressées: les femmes en tant que femmes.

Barbara Strandman
Présidente de l'AFAR, association membre du CIANE.

(1)https://www.franceculture.fr/emissions/matieres-a-penser-avec-rene-frydman/violences-gynecologiques-ou-obstetricales-mythe-ou-realite

(2) http://cybersolidaires.typepad.com/ameriques/2004/06/lpisiotomie_une.html

http://www.episio.info/connaitre/histoire/

(3) http://www.em-consulte.com/en/article/118010

(4) http://afar.info/wp/docs/episioposter11.pdf

(5) https://naissance.asso.fr/biblio/result.php?sujet=épisiotomie&sortfield=annee&sortorder=descend

(6) http://afar.info/2004/episiotomie-lever-le-voile-smar-2004

(7)

https://ciane.net/2005/11/historiquedelarpc/

https://ciane.net/2005/01/lettrealahas/

https://ciane.net/2006/03/lesusagerssontdesconsconsumersarebastards/

http://ciane.over-blog.com/article-7214865.html

https://blogs.mediapart.fr/barbara-strandman/blog/280912/minimise-mais-il-ne-fait-pas-le-maximum

(8) http://afar.info/wp/docs/Bibliographie-violenceobs-2016.pdf

(9) https://ciane.net/2017/10/violences-obstetricales-comprendre-prevenir-reparer/







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