La Belle, film lituanien de 1969, restauré : une perle à ne pas laisser passer

Au delà du miroitement des reflets de l'enfance, Arūnas Žebriūnas offre un film des profondeurs sur une société figée par le soviétisme, dans un noir et blanc magnifique qui oscille entre lumière s'accrochant aux surfaces de l'optimisme et noirceur intérieure. Le vrai sujet n'est pas le jeu des enfants qui élit la belle, qu'évoquent le titre et la bande annonce (à voir), c'est l'attente.

Au delà du miroitement des reflets de l'enfance, Arūnas Žebriūnas, aujourd'hui disparu, a construit un film des profondeurs sur une société figée par le soviétisme, dans un noir et blanc magnifique qui oscille entre lumière s'accrochant aux surfaces de l'optimisme et noirceur intérieure.
Le vrai sujet n'est pas le jeu des enfants qui élit "la belle", qu'évoquent le titre et la bande annonce (à voir), c'est l'attente.
Si Inga n'est pas belle comme dans les rêves de princesse  (ou comme la Bonacieux  de d'Artagnan dont elle lit les aventures), elle est celle qu'habite une grâce ineffable, inquiétante de fragilité. Une grâce faite d'ondulations de roseau et de fixité du regard, retournant le réel comme une poche pour se nourrir de vibrations cachées, et se maintenir dans un au delà de l'attente sans espoir, qui serait le vrai propos, proprement politique, du film.
Dans cette noirceur des murs, du ciel et des vies adultes arrêtées, le film infiltre un contrepoint, celui de la poésie. Une poésie visuelle à hauteur de l'enfance, à la Prévert et Doisneau, versant rassurant, politiquement admissible, d'une poésie de la résistance intérieure, bien noire et bien russe, à la Vissotsky. 
La poésie y prend notamment la forme de spectres : le chien immobile et le chien qui hurle, l'aurone (fleur mystérieuse) et le balai qui se couvrira un jour de fleurs. Deux métaphores majeures : le chien (sans recul et inquiétant), le balai (méprisable, mais que le rêve pourrait renverser pour en faire une image "fleur bleue").
Le rêve s'échappe aussi du soupirail à peine éclairé de la chambre, face au sombre portrait d'une riche dame du XVIIème, porté par la lecture, en cachette, des Trois Mousquetaires.


Le fil subtilement construit du scénario part d'une ronde enfantine où tous les rôles sont possibles, y compris de remplir celui de la "pas belle" que se métamorphose en "belle", parce qu'elle est intérieurement gracieuse, pour amener insensiblement au vrai sujet, révélé par la chute, la "laideur" intériorisée par la mère, femme encore jeune mais délaissée. Comme le chien vigoureux mais orphelin, ou le vieux tout en noir qui ne peut détacher son regard de sa maison disparue, démolie, symbole d'une vie à jamais rayée du réel. 
Trois figures de l'attente fermée, minée par le mystère des réponses informulables : maître suicidé ? père disparu ? sans domicile ?
Il y a beaucoup d'autres échappées dans un si petit film, qui ne dure qu'une heure.
La destruction des vieilles habitations pour la construction des grands immeubles, qui fait penser à Mon oncle de Tati. Le salon de coiffure new look qui élabore des mises en pli choucroute, sous l'égide d'un immense portrait de BB.

Sans oublier, film dans le film, la sexualité subliminale propre au monde des enfants : une petite fille de 9 ans entre deux garçons, l'un soupirant, prêt à beaucoup pour être reçu comme l'amoureux en titre, et le bel inconnu, mystérieux et brutal, qui polarise les pulsions (désir, rejet des autres). On peut y reconnaître une sorte d'opposition entre une gracilité lituanienne et une beauté de moujik russe, ce dernier incarnant "l'occupant", sûr de lui (il fume !) dans l'appartement collectif. On ne peut ne pas voir, en effet, dans la robe systématiquement trop courte et la culotte blanche (qui ne le reste pas longtemps), l'ode à la libre sexualité, dans une version innocente qui ne vient pas de l'Ouest mais du monde soviétique qui l'a largement cultivée à l'Est. On pense alors aux Amours d'une blonde, de Milos Forman, film emblématique de la même époque (1965).


Ce petit film sorti de l'oubli a une histoire. C'est un film référentiel en Lituanie, connu de tous, un peu comme le Ballon rouge dans la France des années soixante (même si aujourd'hui oublié). Film d'un cinéaste très doué pour la mise en scène de l'enfance, qui fût consacré par les autorités soviétiques. Et pourtant film implicitement politique, d'un auteur dont le père et le beau père ont passé dix ans dans les camps en Sibérie, de 1946 à 1956. Cette re-exhumation n'a rien de fortuit ou de miraculeux. Le souvenir de ce film a refait surface dans les réseaux professionnels des festivals de cinéma, conduisant un producteur à tenter de le faire entrer dans le circuit marchand (alors qu'il était jusque là interdit de commercialisation selon la loi lituanienne, conséquence des règles imposées en son temps par l'URSS).

Pourquoi ce film nous parlerait il aujourd'hui dans un contexte si éloigné du sien ?

Parce que, pour finir, les vibrations propres à cette perle, qui fût recouverte de la poussière soviétique, résonne au diapason de notre temps. Un temps de l'attente, moment de perception confuse qu'un monde nouveau va forcément surgir, non pas rayonnant, plutôt inquiétant, où il y aura probablement à perdre sans trop savoir ce qui sera gagné. 
Dans les pays de l'Est en 1969, on attendait en se méfiant de tout, sans savoir comment l'existence allait retrouver la marche de l'Histoire.
C'est dans ces temps plombés par l'attente stérilisante, que la poésie sait fleurir, qui apporte les échappées du rêve et la capacité à détourner et retourner les façades de l'inquiétante incertitude du réel.

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