Macron - Bouteflika, même combat ?

La similitude relative entre la conférence nationale annoncée en Algérie et le “Grand Débat“ hexagonal n’a pas échappé à la rédactrice en chef adjointe de Jeune Afrique, Neila Latrous. Visions croisées de nos démocratures, à l’heure où notre président « salue » le choix du président Bouteflika.

Interviewée au 12/13 de France 3 ( 7mn 25), la journaliste Neila Latrous relaie le scepticisme des algériens quant à la conférence nationale, pointant le « piège tendu d’une certaine façon à l’opposition », et qualifiant la conférence de « sorte de Grand Débat » à l’algérienne. Pour elle, la décision de Bouteflika n’a qu’un seul but, celui « d’empêcher toute alternative politique d’émerger ». La comparaison n’est pas gratuite : E. Macron et E. Philippe ont d’emblée et doublement cadré le “Grand Débat“ - hors de question de modifier la ligne politique engagée, thèmes “scolaires“ imposés et orientés - tout en verrouillant la tenue du débat en écartant Chantal Jouanno et la CNDP (ici ou ).


Massacreurs de la république ?


Prolongeons donc le parallèle au fil du discours du président Macron, qui salue « la dignité avec laquelle la population » algérienne a su « exprimer son espoir », ainsi que « le professionnalisme des forces de sécurité ». Le citoyen français pourra mesurer en son âme et conscience la crédibilité, ou la légitimité, d’un président à s’exprimer sur un tel sujet, lorsque celui-ci, assisté de son ministre C. Castaner, a obtenu de la France qu’elle soit condamnée par la Cour Européenne des Droits de l’Homme, par l’ONU, puis par le défenseur des droits, excusez du peu, pour usage disproportionné de la force et tutti quanti. Alors que le ministre de l’intérieur Castaner n’a jamais envoyé aucun message de modération à sa police, on ne rappellera jamais assez son bilan : 22 yeux crevés, 5 mains arrachées, 215 blessures à la tête, auxquels il faut ajouter des centaines de peines de prison ferme ou de sursis prononcées par une justice expéditive (et dont le bilan mériterait d’être fait par Mediapart). En un mot des centaines de vie amochées, une démocratie en déshérence, une image désastreuse de la France qui augure d’une politique internationale lamentable. E. Macron, C. Castaner et E. Philippe ne sont pas loin de mériter, très objectivement, le qualificatif de massacreurs tout court, ou de massacreurs de la république; cela n’est plus qu’une question de point de vue.

J'ajoute un témoignage d'une discussion que j'ai eue place de la République fin janvier : alors qu'un passant compatissait auprés des policiers du harassement subi par des mois d' heures sup, et de l'augmentation des suicides s'ensuivant, je titillais le petit groupe surarmé, suggérant qu'il devait aussi exister des policiers heureux de pouvoir se défouler contre la gente jaune. Contre toute attente, l'un d'eux, policier muni d'un LBD 40 et connaissant donc la précision de ces engins, me répondit très ouvertement quand je lui demandais si statistiquement, le nombre de flash ball atteignant la tête n'était pas quelque peu disproportionné. Il ne m'a aucunement contredit, et fait comprendre qu'il y avait peu d'ambiguité quand aux intentions de certains de ses collègues. L'argument ressassé comme quoi les tireurs seraient "mal formés" en prend un coup. La responsabilité de M. Castaner, indéniable. Et ça rassure chouia de savoir que certains des "tireurs" ont l'esprit critique et l'expriment.


Macron président moraliste, là, il n’y a aucun doute. La simple arrière pensée qu’il a nécessairement en tête en parlant de dignité des algériens et de professionnalisme en uniforme, façon “gilets jaunes, prenez en de la graine“ finit par donner la nausée, pour ceux d’entre nous qui ont sa « jalousie française » en travers de la gorge, et nous sommes nombreux. 85% de soutien des français aux gilets jaunes, au moment des actes III et IV, au plus fort des violences, et quoiqu’on pense des sondages, c’est un chiffre dont la signification aurait mérité plus d'analyse.

Politique industrielle : même “combat“

Pour ce qu’il en est de la stratégie industrielle, aucun doute : la gestion de la rente pétrolière sous fond de corruption clanique de Bouteflika n’a d’égal que l’inanité de copinage dont a fait preuve le ministre de l’économie E. Macron en facilitant le désengagement de Bouygues, client de la banque Rotschield, de ses 30% de parts dans l’entreprise Alstom, aboutissant à l’abandon de sa branche énergie aux américains de General Electrics. Une catastrophe totale à un moment où les énergies alternatives devraient être boostées, et pire encore, quand on sait l’impact que cela a et aura sur la gestion du parc nucléaire français (voir l’excellent travail de Martine Orange ici). Et cela n’est qu’un exemple. Les milliards du CICE déversés sans discernement aucun n’aident en rien le redressement de l’industrie française.


Le militaire en Afrique


Question « lutte contre le terrorisme » en Afrique, le scepticisme est de mise. Le demi-soutien de Macron à Bouteflika, sans doute vu comme un demi-affront par les algériens, est un exercice d’équilibriste mal contrôlé. Il a beau appeler « l’Algérie » à « garantir » les conditions de la transition gouvernementale, envoyant un double message à Bouteflika et au peuple algérien, ce discours de l’en-même temps sous-tend une symétrie des pouvoirs illusoire. L’apparence de neutralité de son adresse aux algériens est d’emblée déséquilibrée. Sera-t-il assez subtil pour accompagner la “transition dans la stabilité“ algérienne ?


Au Tchad, le bombardement par l’armée française d’une colonne de véhicules rebelles, soutien logistique inutile au dictateur Idriss Déby dont l’armée est une des plus fortes d’Afrique, est unanimement condamné par l’opposition tchadienne. Ne parlons pas de l’Égypte. Il est fort à craindre que le ressentiment envers la France ne se développe parmi les africains, avec le risque d’alimenter le soutien à ce qu’il est trop simpliste d’appeler terrorisme dans le région du Sahel (quand les Touaregs prennent les armes parce-que chassés de tout territoire, le radicalisme islamiste n’est pas le coeur du sujet; une synthèse motivée de cette question sur MDP serait bienvenue).
Plus grave encore, l’attitude de laisser faire néolibérale du président ne peut en aucun cas favoriser une coopération économique constructive avec les pays africains. La coopération culturelle annoncée à Ouagadougou risque de ne pas faire le poids.

Perspectives

Sans recourir à l’exhaustivité, il est bon de conclure en tant que citoyen français attentif aux questions post-coloniales (qui ne s’effaceront pas comme le suggère E.Macron par le simple mouvement de “tourner une page“ de l’histoire), en se réjouissant la main sur le cœur de la démonstration pacifico-indignado-politique des algériens, de leur belle leçon de démocratie de la rue, à l’image de la magnifique poésie arabe des Mahmoud Darwich, Kateb Yacine, Assia Djebar, de la sagesse admirable de teinte africaine ou afro-diasporique des Frantz Fanon, Ampaté Bâ, Aimé Césaire, Edouard Glissant et mille autres, en se disant que, comme l’annonce la poétique de la Relation de Glissant, réponse rhizomique au chaos du Tout-monde, adviendra peut-être la convergence avisée des “common decencies“ populaires par delà les mers, avant que tout ne soit détruit, qui sait ?

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