Chloroquine et covid : Opération Com’ au Lancet

Comment contester une « étude » publiée dans une revue prestigieuse, affichant 96032 malades du covid-19 au compteur, et une mortalité « supérieure » imputée à la chloroquine ? En osant la lire, par exemple.

Les journalistes sont-ils condamnés à ronger les os jetés en pâture, pourvu qu’ils aient la bonne odeur, celle de la « science » ? Quand le remède à la chloroquine est apparu, avec une étonnante efficacité, relayée par des témoins en chair et en os, les experts « scientifiques » ont mis le holà. Il était urgent d’attendre.

Une, deux, trois, dix, onze semaines d’indigestes polémiques plus tard, le couperet tombe. La revue de référence, pardon, LA revue médicale « scientifique » The Lancet siffle la fin de la récré : la chloroquine est non seulement inefficace, mais elle tue.

Puisque les journalistes ne sont plus capables d’ouvrir un fichier pdf pour chercher à comprendre par eux-mêmes, rivés aux paroles d’« experts » dont on ne sait plus s’ils sont médecins ou représentants de commerce, je l’ai fait tout seul avec “la bite et le couteau“, expression hautement distinguée au regard de la foire d’empoigne médiatique qui va finir par nous rendre marteau si on les laisse faire.

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La « science » montre ses muscles

À la vue des 10 pages du rapport d’« analyse de registres multinationale », une impression domine : c’est imbitable. Les chiffres importants sont noyés dans des tableaux pléthoriques ou dans le fil du texte, de quoi perdre en route un statisticien de l’INSEE spécialisé dans le médical. Tant pis, on y va.

Extrait de la parution du Lancet : Hydroxychloroquine or chloroquine with or without a macrolide for treatment of COVID-19: a multinational registry analysis Extrait de la parution du Lancet : Hydroxychloroquine or chloroquine with or without a macrolide for treatment of COVID-19: a multinational registry analysis

Ce qui nous intéresse, c’est le traitement censé marcher, chloroquine associée à l’azithromycine. Dans cette “étude“, deux macrolides sont prescrits, l’azithromycine et la clarithromycine. Ce n’est pas exactement le remède du Dr Raoult, mais admettons la similarité. Le nombre de patients ayant reçu ces soins chute à 10 004, sachant que 671 hôpitaux dans le monde ont été sollicités.

 En moyenne par hôpital, nous avons donc 15 patients traités par une combinaison (hydroxy)chloroquine-macrolides.

Ce n’est pas un « vaste échantillon » qui nous est proposé, mais une myriade d’échantillons fragiles, car sensibles aux singularités locales.

La période des soins hospitaliers court du 20 décembre 2019 au 14 avril 2020, quasiment quatre mois. Chaque hôpital a donc sélectionné mensuellement quatre de ces patients, en moyenne. Ces chiffres ramenés localement sont extrêmement faibles, ils questionnent avec acuité la raison pour laquelle ils ont été soumis à ce traitement, et dans quel état de santé ils se trouvaient.

Le papier du Lancet précise que « tous les patients ont commencé la thérapie dans les 48 heures d'un diagnostic COVID-19 établi », sans plus de détail. Nous déduisons que ce diagnostic est établi à l’hôpital. Aucune garantie n’est fournie quant à ce qui nous importe, c’est-à-dire le délai entre l’apparition des symptômes et le début du traitement. Aux urgences, le diagnostic est parfois fait quelques heures avant la mort du patient. C’est simple : les auteurs ne fournissent aucune évaluation sérieuse, faite généralement par questionnaire médical, de la durée d’infection au covid-19 ou de la condition spécifique du patient traité.

Extrait de l’analyse : « La dose journalière moyenne et la durée des différents régimes médicamenteux administrés : chloroquine seule, 765 mg (ET 308) et 6,6 jours (2,4) ; hydroxychloroquine seule, 596 mg (126) et 4,2 jours (1,9) ; chloroquine avec un macrolide,790 mg (320) et 6,8 jours (2,5) ; et hydroxychloroquine avec un macrolide, 597 mg (128) et 4,3 jours (2,0) ».

Traduction : Ces statistiques concernent les 10 000 patients traités à la chloroquine, et le chiffre entre parenthèse (ET comme écart-type) renseigne la dispersion des valeurs par rapport à la moyenne. Si les données suivent une loi normale, on en déduit une fourchette de valeurs en multipliant par deux l’écart-type, pour savoir où se situent 95% des patients concernés.

Dans le cas hydroxychloroquine + macrolide (appelons le H/M), cela donne :

  • Dose hydroxychloroquine administrée :
    • Dose moyenne = 597 mg.
    • Dose minimale = 597- (2xET) = 341 mg
    • Dose maximale = 597+ (2xET) = 853 mg
  • Nombre de jours durant lesquels le patient a pris le traitement :
    • Durée Moyenne : 4,3 jours
    • Durée minimale : 0,3 jour
    • Durée maximale : 8,3 jours

L’IHU de Marseille préconise une dose de 500 mg et une durée de traitement de 10 jours. On voit qu’une partie non négligeable des patients ont reçu une dose de 70% supérieure à la recommandation. Mais le plus étonnant est la durée de soin minimale inférieure à une demi-journée.

Par un calcul similaire, on s’aperçoit que 8% des patients ont reçu le traitement durant moins de deux jours et demi !

Différentes explications sont possibles :

  • Un suivi des soins étrangement chaotique : deux jours sont insuffisants pour évaluer l’efficacité d’un traitement.
  • 8% des patients seraient morts après un ou deux jours de traitement H/M !

Ces indices de gravité convergent avec le fort taux de personnes du groupe chloroquine mis sous ventilation mécanique, 21,6% : c’est trois fois plus que les 7,7% du « groupe de contrôle » constitué des 81134 patients non traités à la chloroquine. Cette flagrante surreprésentation de pneumopathies graves n’est pas expliquée par les analystes.

On se demande d’ailleurs si ce « groupe de contrôle », formé par les « patients qui n'ont reçu aucun de ces traitements » à base de chloroquine, constitue une quelconque référence. Sa taille est 8 fois plus grande que le groupe de test, sans raison explicite. Rappelons que ces « groupes » sont artificiellement construits, selon de vagues critères, à partir de 671 établissements de santé aux problématiques différentes selon le lieu, la phase épidémique, le management hospitalier, l’éthique médicale locale…

Les traitements du groupe de contrôle sont très divers, puisqu’ils sont le fruit de l’adaptation continuelle des soins par le personnel hospitalier, au jour le jour. En un mot, ce groupe n’est pas sous contrôle, ni en terme de soins, ni en termes d’état de santé à l’arrivée à l’hôpital. La seule garantie donnée par les analystes, c’est l’absence de chloroquine dans ces traitements. Rien ne dit qu’ils n’ont pas été choisis à posteriori, selon des critères qui ne sont que partiellement reflétés dans les tableaux statistiques d’affections chroniques des patients.

Protocole Data

Aucun infectiologue, aucun médecin ayant soigné des patients covid-19 ne figure parmi les quatre signataires du papier Lancet. Le cardiologue Mandeep Mehra de Boston aide des entreprises comme Bayer et Abbott à vendre leurs médicaments.

Le chirurgien Sapan S Desa, fondateur de la Surgisphere Corporation, a un rôle central dans cette analyse. Son entreprise gère notamment des Big Data liées à la santé, avec des outils d’Intelligence Artificielle. Traiter des données à distance, selon un certain nombre de critères, tel était leur challenge.

Du côté des hôpitaux, aucun chef de service n’est cité comme garant des conditions de soin associées au résultats présentés. Finalement, personne n’est responsable de cette étude, puisque les signataires ne peuvent pas répondre de ce qui a pu se passer concrètement avec les malades répertoriés, pas plus que les 671 établissements participants.

Alors que les experts reprochaient aux essais thérapeutiques de l’IHU de Marseille la carence de certains critères « scientifiques », aucun de ces experts ne reprochent à l’étude du Lancet l’absence totale de contrôle du suivi médical. Une montagne de chiffres aux faux airs scientifiques serait donc plus crédible qu’un essai effectué par une équipe médicale qui évalue, suit et soigne ses malades, répertorie elle-même ses observations dans un rapport (sur plus de mille patients dans le dernier en date de l’IHU, tout de même) qui l’engage nommément ?

Le rapport du Lancet n’informe pas sur l’état des malades au départ d’un traitement préconisé au plus tôt après symptômes. Les dosages en chloroquine suivent les montagnes russes, le macrolide correspondant est au choix, et c’est normal : aucun protocole médical n’est associé, puisque la tâche essentielle était de récupérer le maximum de données.

Autant faire le contrôle qualité d’un joint de culasse sans savoir s’il est en acier ou en caoutchouc.

En l'absence d'hypothèses de base solides, lisibles et transparentes, une étude ne vaut strictement rien. C'est scientifique. Surtout quand des études menées par des médecins traitants qui donnent les moyens à autrui d'évaluer par eux-mêmes les résultats et conséquences (voir mon analyse ici), disent exactement le contraire.

 

 

 

 Lire la tribune du médecin retraité G. Delepine sur ce sujet.

Point de vue (partiel) d'une immunologue praticienne :

Etude Lancet : L'hydroxychloroquine dangereuse ! Vraiment ? Dr. V. Guerin répond sur BFM le 23 mai © Covid19 : Laissons les médecins prescrire

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