Quand le drame devient routine
Mardi 16 décembre 2025, dans une école en Russie, un adolescent de 15 ans tue au couteau un enfant de 10 ans et blesse plusieurs personnes. La sidération est immédiate, suivie du réflexe habituel. Chercher l’anomalie, l’exception, le dérèglement individuel. Refermer le drame sur lui-même pour mieux s’en protéger. Puis un texte circule en ligne. Il invoque le « grand remplacement », cite et glorifie des auteurs d’attentats d’extrême droite, et tente d’inscrire l’irréparable dans une cause idéologique.
Ce scénario n’est pas étranger à ce que nous avons déjà vu ailleurs, y compris en France. À chaque attaque, à chaque passage à l’acte violent impliquant des adolescents ou de très jeunes adultes, la même mécanique se répète. L’événement est traité comme une rupture soudaine, un déraillement imprévisible. On invoque la folie, la fragilité psychologique, parfois le simple « coup de couteau de trop ». Puis l’on passe à autre chose, en laissant intactes les conditions qui rendent ces violences possibles.
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Or, depuis plusieurs années, les faits s’accumulent. En France comme ailleurs, des attaques ou des projets d’attaques ont révélé la circulation de récits identiques, de références communes, de justifications déjà prêtes. Des jeunes hommes, souvent trop jeunes, imprégnés de discours complotistes, de fantasmes de guerre culturelle, de récits de substitution démographique. Là encore, pas de structure centralisée, pas de chaîne de commandement. Mais une culture partagée, diffusée en ligne, banalisée dans certains débats publics, et intériorisée par des trajectoires fragiles.
Comme en Russie, les mots précèdent souvent les actes. Ils circulent sur des forums, des réseaux sociaux, des espaces numériques où la violence est commentée, relativisée, parfois admirée. Ils trouvent un écho particulier chez des adolescents confrontés à la honte du déclassement, à l’échec scolaire, à l’isolement social ou affectif. Le récit complotiste offre alors une explication simple. Si je souffre, ce n’est pas un hasard. Si je suis en bas de l’échelle, c’est qu’on m’a pris ma place.
Présenter ces drames comme incompréhensibles est rassurant. Cela permet de maintenir l’illusion que la société n’y est pour rien. Pourtant, de la Russie à la France, les mêmes ingrédients sont à l’œuvre. Des récits meurtriers, des communautés numériques qui désensibilisent, des structures sociales qui transforment la honte en ressentiment, puis en haine. Ce qui choque aujourd’hui n’est pas une anomalie. C’est le produit d’un processus que l’on préfère, trop souvent, ne pas regarder en face.
La “honte” comme sous-produit social
L’adolescence contemporaine s’ouvre de plus en plus tôt sur une logique de compétition. À l’école, par les notes, les classements et l’orientation. Sur les réseaux sociaux, par la visibilité, les comparaisons permanentes, la mise en scène de soi. Dans les relations affectives, par la désirabilité et l’accès à la reconnaissance. Le message est diffus mais constant. Pour compter, il faut réussir. Pour exister, il faut être vu.
Cette injonction est au cœur du fonctionnement capitaliste. Elle promet une reconnaissance conditionnée à la performance, laissant entendre que chacun serait maître de sa trajectoire. Pourtant, cette promesse n’est ni également distribuée ni également tenable. Beaucoup d’adolescents font l’expérience précoce de l’échec scolaire, de l’isolement social, de l’invisibilité affective. Dans un cadre qui individualise les responsabilités, ces difficultés sont rarement lues comme des phénomènes sociaux. Elles sont vécues comme des défaillances personnelles.
C’est dans cet écart que peut s’installer un affect central. La honte. Pas une honte spectaculaire, mais diffuse, silencieuse. Celle de ne pas être à la hauteur, de ne pas correspondre aux attentes implicites, d’occuper une place jugée insignifiante dans un monde qui valorise la réussite visible. Cette honte n’est ni systématique ni mécanique. Elle n’affecte pas tous les adolescents de la même manière. Beaucoup traversent ces tensions sans basculer vers la violence ou la radicalité.
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Les travaux sur les trajectoires radicales invitent justement à la nuance. Ils montrent que ces parcours ne commencent pas par l’idéologie, mais par un malaise social mal nommé. Un sentiment d’inutilité, d’invisibilité, parfois de déclassement anticipé. Mais ce malaise, à lui seul, n’explique rien. Il est largement partagé, alors que les passages à l’acte restent minoritaires.
L’idéologie n’est donc ni une conséquence automatique ni une étape obligée. Elle intervient lorsqu’un malaise trouve un récit capable de l’interpréter, de le justifier, parfois de le sublimer. Elle offre une grille de lecture à ceux qui peinent à donner un sens à leur place dans le monde. Comprendre ce point est essentiel. Il permet d’éviter deux écueils symétriques. La psychologisation abusive, qui réduit tout à des fragilités individuelles. Et le déterminisme social, qui ferait du passage à l’acte une fatalité.
Ce que produit le capitalisme adolescent, ce sont des tensions, des frustrations, des vulnérabilités. Elles constituent un terrain possible, pas une cause suffisante.
C’est dans leur rencontre avec d’autres structures, d’autres récits et d’autres espaces que certaines trajectoires basculent, quand la majorité ne bascule pas.
Ce malaise est largement partagé. Pourtant, seuls quelques-uns basculent. Pour comprendre pourquoi, il faut regarder non seulement les récits qui donnent sens à la frustration, mais aussi les espaces où cette frustration est travaillée, façonnée, radicalisée.
La fabrique du “ressentiment masculin”
La socialisation masculine continue de reposer sur une promesse implicite, rarement formulée mais omniprésente. Pour être reconnu, un garçon devrait être fort, maîtriser ses émotions, réussir socialement et économiquement, et accéder aux femmes. Cette promesse structure les attentes, les comparaisons et les jugements, dès l’adolescence. Elle dessine un horizon de réussite qui associe valeur personnelle et domination symbolique.
Or cette promesse se heurte à une réalité matérielle qui la dément presque systématiquement. Dans un monde structuré par la rareté organisée, la concurrence et la concentration des ressources, la majorité des garçons ne peut accéder ni à la puissance économique, ni à la reconnaissance sociale, ni aux positions valorisées que le modèle patriarcal érige en normes de réussite. Ce modèle continue pourtant d’être inculqué comme un horizon individuel atteignable, indépendamment des conditions sociales réelles.
Le décalage est alors double. D’un côté, une injonction permanente à réussir, à dominer, à s’imposer. De l’autre, une organisation sociale qui réserve ces positions à une minorité et transforme l’échec en destin ordinaire. Cette contradiction n’est pas accidentelle. Elle est constitutive du système. Elle produit des sujets sommés d’aspirer à des places structurellement inaccessibles, puis tenus pour responsables de leur propre exclusion.
Ce décalage n’est pas neutre psychiquement. Il travaille les individus de l’intérieur. Il fragilise l’identité, mine l’estime de soi, installe l’idée que l’on vaut moins parce que l’on possède moins, parce que l’on ne parvient pas à convertir sa force de travail, son corps ou ses affects en reconnaissance sociale. L’existence elle-même devient conditionnelle. Être vu, être respecté, être désirable semble dépendre d’une réussite dont les règles échappent largement à ceux qui y sont soumis.
Dans ce contexte, l’échec n’apparaît pas comme le produit d’un ordre social inégal, mais comme une insuffisance personnelle. La violence de cette internalisation est centrale. Elle transforme une contradiction structurelle en blessure intime. Et c’est précisément dans cet espace, entre promesse idéologique et réalité matérielle, que s’installent durablement la frustration, la honte et le ressentiment.
Lorsque cet échec est vécu comme personnel, et non comme le produit d’un système, il peut engendrer une blessure narcissique durable. La frustration s’accumule, la honte s’installe, et la colère cherche une issue. Remettre en cause le patriarcat supposerait d’interroger les normes qui ont façonné ces attentes. C’est un chemin coûteux, incertain, peu valorisé. D’autres récits offrent une sortie plus immédiate et plus confortable. Ils déplacent la cause de l’échec vers l’extérieur.
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C’est ainsi que certains discours masculinistes et misogyne trouvent un écho. Ils proposent une explication simple. Si la reconnaissance n’est pas au rendez-vous, ce serait parce que l’ordre naturel aurait été perturbé. Les femmes, le féminisme, ou des figures perçues comme favorisées deviennent des obstacles symboliques. La colère se transforme alors en ressentiment dirigé, parfois en haine ouverte.
Les communautés numériques violentes constituent un terrain privilégié pour cette transformation. Dans certains groupes en ligne, la domination masculine est rejouée de manière brute. La capacité à humilier, à contraindre, à faire souffrir devient un critère de statut. L’empathie n’y est pas seulement absente. Elle est disqualifiée, présentée comme une faiblesse. La cruauté, au contraire, est valorisée comme preuve de force et de contrôle.
Ces espaces ne créent pas le patriarcat. Ils en exploitent les ressorts les plus archaïques. Ils offrent à des individus fragilisés une reconnaissance fondée sur la domination, là où le monde social leur refuse toute autre forme de valorisation.
Comprendre ce mécanisme ne revient pas à excuser les violences qui en découlent. Cela permet de saisir comment une promesse non tenue peut, dans certains contextes, se transformer en carburant pour des pratiques profondément destructrices.
Lorsque cette colère trouve un récit et un cadre collectif, elle cesse d’être diffuse. Elle se structure. Elle se durcit. Et elle circule.
Un mythe qui ordonne le monde
La théorie dite du « grand remplacement » se présente comme une évidence alarmante, alors qu’elle repose sur une construction complotiste classique. Selon ce récit, une population serait progressivement remplacée par une autre, sous l’effet de l’immigration, avec la complicité active d’élites politiques, médiatiques et économiques dissimulées. Rien ne serait accidentel. Tout serait intentionnel. Les chiffres officiels seraient truqués, les démentis seraient des mensonges, et toute contradiction deviendrait la preuve supplémentaire du complot. La théorie se protège ainsi de toute réfutation.
Cette mécanique explique en grande partie son efficacité. Le « grand remplacement » n’apporte pas des réponses complexes, mais une narration totale. Il transforme un malaise social diffus en conflit racial clair. Il simplifie le monde, désigne des camps, identifie des coupables. Là où l’expérience quotidienne produit de la frustration, de l’échec ou du déclassement, le récit offre une explication immédiatement mobilisable. Si je souffre, ce n’est pas parce que le système est injuste ou que les règles sont biaisées. C’est parce que quelqu’un a pris ma place
Ce glissement est décisif.
Il permet de passer de « je n’y arrive pas » à « on m’a volé ». L’échec cesse d’être une situation à comprendre. Il devient une spoliation. La colère trouve alors un objet. Un ennemi identifiable, déjà désigné, déjà caricaturé. Le récit ne propose pas seulement une lecture du monde. Il autorise une posture de défense, parfois de riposte, toujours présentée comme légitime.
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Le racisme systémique joue ici un rôle central. Le « grand remplacement » ne crée pas de toutes pièces des hiérarchies raciales. Il s’appuie sur celles qui existent déjà. Sur des siècles de représentations, de discriminations, de soupçons, de stigmatisations. Certaines vies sont spontanément perçues comme légitimes, enracinées, naturelles. D’autres comme étrangères, envahissantes, suspectes. Le récit complotiste vient rationaliser ces hiérarchies en leur donnant une cohérence idéologique.
En ce sens, le « grand remplacement » fonctionne comme une ressource idéologique prête à l’emploi. Il active des préjugés déjà là, les organise, les politise. Il transforme le racisme ordinaire en vision du monde. Il donne un vernis de lucidité à des affects anciens. Et surtout, il permet de justifier la violence comme une réaction défensive, presque nécessaire.
Comprendre cette articulation est essentiel. Ce récit ne se diffuse pas parce qu’il serait convaincant sur le plan factuel. Il se diffuse parce qu’il entre en résonance avec un ordre social déjà inégal, déjà hiérarchisé, déjà violent.
Là où les structures produisent de l’exclusion, il fournit un sens. Là où la société fabrique des perdants, il leur offre une cause. Et c’est précisément ce qui le rend si dangereux.
Mais un récit, aussi puissant soit-il, ne suffit pas à fabriquer un passage à l’acte. Encore faut-il des lieux où la violence se banalise, se valorise, puis s’apprend.
La fabrique numérique de la violence
Si les récits d’extrême droite peuvent fournir une mince explication au malaise, ils ne suffisent pas à produire le passage à l’acte. Entre l’adhésion idéologique et la violence concrète, il existe un espace décisif. Celui des communautés numériques. Des lieux où l’on n’apprend pas seulement à penser la violence, mais à l’accepter, à la valoriser, puis à la pratiquer.
Ces espaces jouent un rôle d’accélérateur. Ils transforment des frustrations diffuses en dispositions actives, des colères abstraites en comportements concrets. L’embrigadement n’y est ni spectaculaire ni immédiat. Il est progressif, insidieux, fondé sur la répétition, la validation collective et le franchissement successif de seuils moraux. C’est là que la haine cesse d’être un discours pour devenir une habitude.
Dans ces espaces numériques, la violence n’est pas seulement tolérée. Elle est méthodiquement héroïsée, structurée, mise en scène. Ce point est central pour comprendre les mécanismes d’embrigadement. On n’y entre pas comme on entrerait dans un groupe idéologique classique. On y glisse, étape par étape, par exposition répétée, par validation collective, par franchissement progressif de seuils moraux.
Les forums idéologiques d’extrême droite constituent souvent la première porte d’entrée. Ils fonctionnent comme des bibliothèques militantes informelles. On y trouve des manifestes, des textes théoriques, des récits d’attentats passés, des analyses pseudo-historiques ou pseudo-démographiques, des listes de références et de figures admirées.
Ces espaces ne donnent pas d’ordres. Ils produisent une culture commune. La violence y est racontée comme un acte rationnel, parfois nécessaire, toujours justifiable. Les auteurs d’attentats ne sont pas présentés comme des criminels, mais comme des hommes qui auraient « compris », « osé », « agi ».
Cette héroïsation repose sur des procédés récurrents. L’usage de surnoms ou de références codées pour évoquer des attaques. La mise en avant de textes laissés par les auteurs comme des œuvres à commenter. La comparaison entre différentes attaques, non pour en condamner la violence, mais pour en analyser l’efficacité, la portée symbolique, la « cohérence idéologique ». Ce traitement transforme progressivement l’acte violent en objet d’admiration froide, presque technique.
L’embrigadement est ici indirect. Il passe par la répétition. À force de lire, de commenter, de voir ces références circuler sans contradiction morale, l’idée même de violence se banalise. Elle cesse d’être une transgression absolue. Elle devient une option parmi d’autres. Un outil. Un langage politique possible.
À cette première couche idéologique s’articule une seconde, plus radicale encore. Celle des communautés de cruauté en ligne, comme 764, Kult, CVLT ou NLM. Ces groupes ne cherchent pas à convaincre par un discours structuré. Ils cherchent à transformer les individus par l’épreuve. Leur fonctionnement repose sur des logiques bien identifiées dans les phénomènes d’emprise.
L’entrée se fait souvent par invitation ou cooptation. L’individu est accueilli, flatté, reconnu. Puis viennent les premières mises à l’épreuve. Des défis apparemment mineurs. Dire quelque chose de choquant. Partager un contenu violent. Se moquer d’une victime. Chaque étape franchie est récompensée symboliquement par l’approbation du groupe. Likes, encouragements, accès à des espaces plus fermés.
Progressivement, les défis s’intensifient. Il ne s’agit plus seulement de regarder ou de commenter, mais d’agir. Humilier quelqu’un en ligne. Harceler. Contraindre. Dans certains cas, pousser des victimes à s’automutiler, à se mettre en danger, à produire des images de leur propre souffrance. Ces pratiques sont ritualisées. Elles servent à tester la loyauté, la capacité à obéir, la disposition à transgresser.
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La violence y est constamment présentée comme une preuve de courage et de force. Refuser un défi est assimilé à une faiblesse. Exprimer de l’empathie est disqualifié. La compassion devient un stigmate. À l’inverse, aller plus loin que les autres, infliger davantage de souffrance, se montrer insensible est valorisé comme une performance. La hiérarchie interne repose sur la capacité à déshumaniser.
Ce type d’embrigadement fonctionne par désensibilisation progressive. Voir souffrir, puis faire souffrir, puis regarder encore. La répétition anesthésie les réactions morales. Ce qui provoquait du dégoût ou de la peur devient banal. Puis excitant. Puis attendu. L’individu apprend à se percevoir comme extérieur à la souffrance qu’il inflige. L’autre n’est plus un semblable, mais un support de domination.
L’héroïsation est permanente. Elle ne passe pas seulement par des discours, mais par des récits internes. Ceux qui vont loin sont célébrés. Ceux qui hésitent sont ridiculisés. La violence devient une source de reconnaissance immédiate, là où le monde social n’en offre aucune. Pour des individus marqués par l’invisibilité, cette reconnaissance, même toxique, est décisive.
L’effet cumulatif entre ces différents espaces est déterminant. Les forums idéologiques fournissent le cadre narratif. Ils expliquent pourquoi la violence serait légitime, contre qui elle devrait s’exercer, et au nom de quoi. Les communautés coercitives fournissent l’entraînement moral et pratique. Elles apprennent à franchir les seuils, à neutraliser l’empathie, à transformer la haine en acte.
Ce continuum permet de comprendre pourquoi certains passages à l’acte ne sont pas improvisés. Ils sont précédés d’un long travail souterrain. Un travail de justification, de banalisation, d’héroïsation. La violence n’y apparaît jamais comme une rupture. Elle est présentée comme l’aboutissement logique d’un parcours, comme la preuve ultime d’engagement et de valeur.
C’est précisément ce qui rend ces communautés si dangereuses. Elles ne se contentent pas de diffuser des idées. Elles fabriquent des dispositions. Elles transforment des individus fragilisés en acteurs capables de violence extrême, non pas malgré la société, mais en exploitant ses failles, ses hiérarchies et ses abandons.
Dans Suprémaciste - Anatomie d’un parcours d’ultradroite, Elyamine Settoul ne décrit ni un monstre ni un cas isolé. Il reconstitue le parcours d’un jeune homme interpellé alors qu’il projetait de commettre une série d’attentats d’extrême droite. Ce que montre ce travail, c’est précisément l’inanité du récit de l’acte soudain et imprévisible. La trajectoire est longue, progressive, jalonnée d’étapes repérables. Le passage à l’acte n’est pas une rupture brutale, mais l’aboutissement d’un processus.
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Settoul met en évidence une dynamique cumulative. D’abord, un isolement social progressif, rarement spectaculaire. Le retrait ne se fait pas du jour au lendemain, mais par décrochages successifs. Éloignement des pairs, rupture avec les espaces ordinaires de socialisation, sentiment croissant de ne plus avoir de place. À cet isolement s’ajoute une fascination pour des récits violents. Attentats passés, figures de tueurs, mises en scène de la force et de la domination deviennent des objets d’intérêt récurrents, parfois obsessionnels.
Peu à peu, la vision du monde se rigidifie. Elle devient binaire, saturée de logiques complotistes et de désignation d’ennemis. Le réel est interprété à travers une grille unique. Toute information contradictoire est disqualifiée. Toute nuance est perçue comme une manipulation. Cette fermeture cognitive s’accompagne d’une consommation intensive de contenus idéologiques et violents en ligne, souvent dans des espaces fermés ou semi-fermés, où les mêmes références circulent en boucle, sans contradiction extérieure.
Un autre signal faible, central dans l’analyse de Settoul, est la quête de reconnaissance. L’individu ne se contente plus de lire ou de regarder. Il cherche à exister au sein de communautés radicales, à y être vu, validé, parfois valorisé. La radicalité devient un capital symbolique. Plus le discours est dur, plus il est remarqué. Plus il est violent, plus il est récompensé. Cette reconnaissance compense temporairement l’invisibilité sociale et affective vécue ailleurs.
Ces éléments pris isolément ne suffisent pas à prédire un passage à l’acte. Mais leur accumulation dessine une trajectoire. Ce sont des signaux faibles, au sens où ils sont souvent banalisés, minimisés ou interprétés comme de simples provocations adolescentes.
Pris ensemble, ils racontent autre chose. Une rupture progressive avec le monde commun, un glissement vers une vision du monde fermée, et une normalisation de la violence comme horizon possible.
Les implications pour la société sont majeures. Ces phénomènes ne peuvent être traités uniquement par la répression ou la surveillance. Intervenir au moment du passage à l’acte, c’est intervenir trop tard. Les travaux de Settoul soulignent l’importance de la prévention, de la capacité à repérer ces trajectoires en amont, et surtout de l’existence de cadres de reconnaissance alternatifs. Des espaces où l’on peut exister sans dominer, sans humilier, sans haïr.
Ils posent également une question politique incontournable. Celle de la responsabilité des plateformes qui laissent circuler et s’amplifier ces récits. Celle des médias qui banalisent des concepts issus de l’extrême droite. Et plus largement, celle d’une société qui continue de traiter ces violences comme des anomalies individuelles, alors qu’elles sont le produit de mécanismes collectifs désormais bien documentés.
Ces actes ne relèvent ni de la “folie” individuelle ni de “l’accident”. Ils sont le symptôme d’un système qui fabrique de la honte, organise le déclassement, promet une domination qu’il refuse à la majorité, puis désigne des boucs émissaires pour masquer ses propres impasses. Les récits complotistes n’apparaissent pas par hasard. Ils prospèrent dans les failles laissées par une société qui individualise l’échec et refuse d’en assumer les causes structurelles.
Traiter ces violences comme des exceptions permet de préserver une illusion de normalité. Mais cette normalité est précisément ce qui les rend possibles. Tant que les hiérarchies sociales, raciales et de genre resteront intactes, tant que des communautés pourront transformer la haine en reconnaissance et la violence en héroïsme, les mêmes trajectoires continueront d’émerger. Sous d’autres noms. Dans d’autres écoles. À d’autres moments.
La question n’est donc pas seulement sécuritaire. Elle est profondément politique. Elle interroge la capacité collective à offrir autre chose que la honte comme horizon, autre chose que la domination comme promesse, autre chose que la haine comme explication. Faute de quoi, ce que l’on continue d’appeler des drames isolés restera, tragiquement, une routine.