Les limites de l'anti-populisme

Les limites de ce que serait une boussole politique marquée par une seule ligne directrice, l'anti-populisme : électeurs de Macron, se réveiller est-il une option? L'anti-populisme de certains électeurs macronistes anciennement électeurs de gauche, si compréhensible soit-il, peut amener à leur apathie politique et citoyenne; et pourtant, ce sont peut-être eux qui ont les clés de l'action.

AU PREMIER TOUR ON ELIMINE

Nombreux furent les néo-macronistes l’an dernier à inscrire leur choix électoral dans une logique se présentant comme apartisane, et de pur soutien au modèle démocratique. Comme indiqué dans mes deux premiers billets, des psychanalystes de l’ECF qui étaient fort inspirés lors des campagnes électorales avaient pensé avoir bouclé l’affaire en expliquant que le temps n’était plus au débat sur le contenu des programmes des candidats, époque dépassée par le danger que représentait la présence probable de MLP au second tour, et le choix devenait : fascisme ou anti-fascisme ?

Le vote de gauche au premier tour, que ce soit en faveur d’Hamon ou Mélenchon, était analysé dans un premier temps comme un vote de bons sentiments, pour « se sentir de gauche », avec aucune chance de remporter la présidentielle, uniquement pour le plaisir de se sentir propre sur soi avec des idéaux hors de toute réalité. Quand la candidature de JLM monta aux portes du second tour, ce fut un autre discours : ce vote n’était plus un vote « de la belle âme », mais un vote crypto-fasciste, confirmé après-coup par le discours de JLM le soir du premier tour : une attaque des institutions démocratiques, l’abandon de la politique noble et imparfaite pour le populisme le plus vil, le poujadisme.

Rien de cela n’est entièrement faux ; dit autrement, cela peut receler une part de vérité. Je ne développerai pas à ce sujet, mais il est évident que « dégagez les tous » peut vous amener très loin si vous en faîtes votre boussole.

Pour certains électeurs de Macron, peu importait son programme, qu’il soit de droite ou de gauche, des orientations de ses futures politiques dans tous les domaines, il était avant tout le candidat de la continuité démocratique et de la préservation de l’Etat de Droit. En pensant avoir ainsi réduit chaque camp à son trognon, à son essence, le choix devenait évident.

ETRE FIDELE OU NE PAS L'ETRE?

L’année écoulée a montré les limites de cette façon de réduire la politique. Forte de ce soutien « de principe » de la part d’anciens électeurs de gauche, la majorité a déroulé sans le moindre grain de sable son programme. Et oui, difficile pour ces électeurs de s’opposer à Macron, car si l’on suit leur logique, c’est lui ou le pire. Alors, quoi qu’il ait décidé, on suit, pas le choix, même si on est chiffonné par certaines mesures, c’est lui ou le pire.  Cela s’observe dans les échanges avec ces électeurs, pris dans une sorte de fidélité à toute épreuve qui les empêche de résister à des lois contre lesquelles ils se seraient précisément élevés il y a dix ans, sous un gouvernement de droite.  S’opposer à Macron serait forcément soutenir le FN ou la FI, par vases communicants. Comme on ne veut ni de l’un ni de l’autre, ce qui est tout à fait compréhensible, on se tait. Or, si quelqu’un a bien le pouvoir de changer les orientations de la majorité, ce sont bien ses électeurs anciennement de gauche, anciennement socialistes.

Cette logique revient à se laisser confisquer, nous citoyens, notre sensibilité personnelle, et la confier à la majorité en place, en espérant ne pas être trop salis dans la manœuvre. Cette logique revient à considérer que la politique tient toute entière dans nos représentants, Président de la République, gouvernement, et assemblée – majorité et oppositions. Comme si la vie démocratique se jouait dans une ligue fermée entre tous ces acteurs. C’est ainsi que l’on en vient à réaliser avec légèreté des bulletins de notes, comme les notes du journal l’Equipe après un match, sans plus se soucier de la résonance avec la vie citoyenne : attention, attaque de l’opposition, la majorité est dominée, aie aie aie, 0 – 1 à la mi-temps, ooooh très belle intervention de Macron à la Maison de l’Amérique Latine, bien joué !, extinction de feu, égalisation ! Ah la la , l’opposition s’embourbe, recule, Aurore Bergé parle des digues qui ont sauté entre la gauche et l’extrême droite, superbe argument qui permet de repasser devant…ça y’est le match est fini, très belle réaction de la majorité, qui s’en sort avec des dégâts très limités, Macron désigné homme du match. Peu lui importe, à Monsieur Barbier, si cette affaire Benalla m’a dégoûté de notre représentation politique (majorité et opposition confondues), si cela me donne des envies (passagères, espérons) d’abstention dès le premier tour…puisque la politique tient toute entière dans ces hommes et ces femmes.

Cette affaire Benalla aurait pu être un point d’arrêt à cette logique. Est-ce qu’un électeur de Macron doit forcément soutenir son camp politique ? Ne peut-il pas, simple citoyen, exiger plus de son Président ? L’affaire s’est, depuis, perdue en palabres et détails, en instrumentalisation de part et d’autre, en objet de communication. Mais si nous, citoyens, revenions à l’essentiel : sommes –nous satisfait que dans notre démocratie, un proche du Président de la République s’octroie le droit du maintien de l’ordre public, sans se voir licencié et poursuivi pénalement ? Que ce Président se nomme Macron, ou Mélenchon, ou Fillon, que l’on soit de droite ou de gauche ou du centre, ne peut-on pas, simplement, réprouver cette attitude ? Signifier son désaccord, affirmer son exigence ? Exprimer le ressenti que nous inspire cet acte, avant le « c’est lui ou le pire » ?

La publication hier du jour de dépassement des ressources écologiques de notre planète est de la même veine : nous avons des enfants, et il y a URGENCE, or la politique actuelle du gouvernement ne prend clairement pas la mesure de cette urgence. Toutes les personnes sensibilisées à cette cause doivent réagir, quel que soit leur vote!

A trop penser que la politique ne passe que par ce jeu politique, n’empêche t-on pas des réactions citoyennes saines d’émerger, et donc de provoquer des changements ? A partir de quel moment ce choix de suivre par principe le seul parti que l’on juge encore noble et digne, devient-il un manque de courage ?

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