Le jour où Benoît Hamon est devenu Président de la République

L’élection de Benoît Hamon au printemps dernier a été maintes fois analysée et décortiquée par les médias. Il n’est pas inutile pourtant de revenir sur le tournant de la campagne, quand Jean-Luc Mélenchon s’est retiré de la course. Avec des témoignages inédits sur ce retournement de situation, la vérité surgit alors sous des traits inattendus.

Jean-Luc Mélenchon s’était senti obligé de faire allusion à une rencontre avec le candidat socialiste, face aux questions incessantes dans les médias et parmi les électeurs. Il avait laissé entendre que c’était Benoît Hamon qui ne s’était pas manifesté auprès de lui. Quand il reçut finalement un texto deux jours plus tard, le 24 février,  il n’éprouvait nul soulagement. Au fond, il aurait préféré que ce message ne lui parvienne jamais, afin de renvoyer la responsabilité de ces deux candidatures rivales à son adversaire. Il n’avait pas épuisé toutes ses armes secrètes dans la bataille; l’idée d’un meeting simultané dans sept villes avec des hologrammes, ou d’un jeu vidéo à son effigie, était alors sérieusement à l’étude dans son équipe de campagne.

Il faut se mettre à sa place : parti très tôt et dans un relatif anonymat dans cette course présidentielle, sa chaîne Youtube devenait virale et ses scores dans les sondages ne faisaient que progresser, jusqu’à 15%, alors que le barouf médiatique final n’avait pas encore commencé. Il était sûr que François Hollande se représenterait, lui ouvrant un boulevard parmi les déçus de la gauche. Premier accroc. Il avait espéré ensuite une démobilisation des sympathisants de gauche pour cette primaire improvisée, et une victoire du candidat officiel du parti solférienien, Manuel Valls. Si la mobilisation électorale ne fut pas aussi importante que les commentateurs de l’époque l’avait laissé entendre aux seules fins d’affaiblir Mélenchon, elle était néanmoins suffisante pour ne pas faire de cette primaire une farce sans assise populaire. Et le vainqueur désigné marchait en plein sur ses plates bandes : écologie, démocratie, 6e république. La frayeur étreignit tous ses proches dans les premiers jours qui suivaient le scrutin : Mélenchon avait perdu 5 points, il revenait à son score de l’été 2016.

Heureusement pour lui, la logique socialiste reprenait le dessus, comme le réel qui revient toujours à la même place, nous disait Jacques Lacan. Atermoiements, discussions, attentisme : le mois de février avait solfériné Hamon, dont la campagne avait perdu de son mordant. Ces rigolos allaient tenter, une fois de plus, de nous refaire le coup de la synthèse magique. Mélenchon ne la connaissait que trop bien, cette mortification structurelle au Parti, il la disait aussi prévisible que le changement des saisons et la loi gravitationnelle. Hamon perdait du terrain, Mélenchon grappillait un point.

Cependant, toujours distancé dans les sondages, si l’un des deux devait se retirer de la course, ça ne pouvait être que lui. C’est pourquoi le texto reçu à 20h12, « Bonsoir camarade, c’est BH ; que dirais-tu d’un dîner, afin qu’on nous lâche tous les deux avec ça, et qu’on passe à autre chose ? Demain soir 20h30 au Moai Bleu (XX) ? Amitiés socialistes », éveilla un fond d’angoisse chez Jean-Luc Mélenchon. Qui risquait d’apparaître comme le diviseur de la gauche après ce dîner ?, voilà bien la seule question qui ressortirait de cette affaire.

Il appela dans la foulée sa directrice de communication, Sophia Chikirou, qui d’emblée l’intima de repousser ce dîner aux calendes grecques. « C’est trop risqué, on est encore trop bas dans les sondages, c’est toi qui va te taper toute la pression, et les médias n’attendent que ça pour t’enterrer. » Son directeur de campagne, Manuel Bompard, avait pris le temps de la réflexion avant de le rappeler. « Il ne faut pas se louper, Jean-Luc. Si tu refuses ce dîner, l’équipe de Benoît se fera un plaisir de t’accuser de torpiller la candidature unique. De toutes façons, tout le monde sait bien pourquoi aucun de vous deux ne se désistera, personne ne s’attend à ce que tu te retires, donc c’est juste pour marquer le coup, dire « on a tenté de voir ce qui était possible, les conditions ne sont pas réunies à ce jour, etc. », je te ponds un communiqué aux petits oignons là-dessus, y’a pas de problème. Et à la limite,  plus tôt vous vous voyez, plus vite les gens auront en tête que vous serez deux quoi qu’il arrive, je pense même que ça peut raffermir notre base ». Mélenchon s’est-il étonné qu’aucun de ses deux proches ne songe un instant à ce que ce soit Hamon qui se retire ? On dit qu’il aurait aimé arriver à ce dîner avec un plan B concocté par Bompard, un projet de gouvernement à proposer à Hamon en échange de son retrait.

Il informait Chikirou de la position de son chef de campagne. « Ouais, bon, pas totalement con ce que dit Manu. Dans ce cas on se retrouve chez toi demain midi pour aiguiser notre stratégie et faire passer Benoît pour un éléphant à l’ancienne, qui promet tout à tous mais ne tient jamais rien dans les actes ».

Jean-Luc Mélenchon prit son temps pour répondre à l’invitation : sur les coups de 23h45, il pianotait « Bonsoir mon frere de gauche (Mélenchon détestait utiliser les accents sur son smartphone, trop long). Ok pour demain, mais pas avant 21h. Amities. Jlm». Ce changement d’horaire, un réflexe de bête dominée qui tient à sa fierté . « Ca marche. A demain. BH »

Mélenchon dormit peu cette nuit. A l’heure du déjeuner les  cerveaux étaient en ébullition au sujet du dîner du soir. Mélenchon avait donné l’air d’être ouvert aux propositions que pourrait lui faire Benoît Hamon. Chikirou s’emporta, « Mais enfin Jean-Luc, bien sûr qu’il peut te proposer ci, ou ça, l’assurance de machin, mais ça reste un socialiste ! so-cia-liste ! Ils sont prêts à promettre tout et n’importe quoi pour qu’on leur laisse le champ libre ! ». Le leader de la France Insoumise s’étouffait alors, « Je le sais bien, c’est moi qui te l’ai appris, ça ! ».  Il précisait que c’était davantage par curiosité intellectuelle qu’il se demandait ce qu’Hamon avait à lui dire. De toutes façons, le maximum fantasmable qu’il pourrait lui proposer, c’était quoi ? Un poste de premier Ministre, la non investiture de Valls et de sa clique pour les législatives ? Les trois collaborateurs ne voyaient que des raisons de s’opposer : le PS resterait hégémonique, les partisans de Mélenchon s’en iraient dégoûtés, et puis, c’était oublier que Mélenchon le sentait que cette année, c’était pour lui. Il était animé de cette croyance depuis plusieurs mois, son destin s’émancipait posément vers l’infini. Hamon pas assez charismatique, pas assez de cran, de courage, de colère, trop consensuel, il ferait fuir tous les milieux populaires. Mélenchon, trop chef d’Etat pour se contenter de Matignon, non sa place était à l’Elysée et nulle part ailleurs. Ils rationalisaient a posteriori ce qui les parcourait instinctivement : ils n’avaient pas fait tout ça pour rien, pour abandonner à moins de deux mois du premier tour, pour être de vulgaires alliés du parti majoritaire, pour abandonner leur rêve de diriger le pays comme ils l’entendaient. « Macron va couler, c’est sûr ! Même ses potes des médias ne peuvent plus cacher leur embarras face à la vacuité de ses discours ! Sur France 5 l’autre jour ils montraient des gens qui quittaient son meeting au bout d‘une demi-heure, atterrés. Hamon va continuer à s’engluer dans la bouse des hollando- vallsistes, il y aura sûrement d’autres révélations mortelles sur Fillon, et Le Pen ne dit plus rien, on dirait qu’elle a peur du moindre faux-pas, elle ne s’en prend même plus aux musulmans, c’est tout bon pour nous, ça ! ».

Plus calmement, les trois s’entendaient pour dire que ce dîner était de pure forme, que Benoît Hamon arriverait probablement les mains vides, et une simple demande : que Jean-Luc se retire, au nom de l’unité de la gauche. Mélenchon lui demanderait alors pourquoi ce ne serait pas l’inverse. Les deux s’entendraient pour constater qu’il y avait en tout état de cause des différences irréconciliables, sur l’Europe, la Russie, la VIe République, le revenu universel. On se serrerait la main, on conclurait un pacte de non-agression mutuel. Et chacun reprendrait le cours de sa campagne, enfin débarrassé de cet impératif. Aucun de ces deux hommes n’épuisait leur corps et leur psychisme au cours de cette éreintante campagne pour que la Gauche gagne, mais pour que leur parti l’emporte.

Manuel Bompard proposait d’accompagner Mélenchon à ce dîner pour renforcer l’effet de semblant, d’avoir pris la chose au sérieux, et Chikirou continuerait à plancher sur l’organisation de la Marche du 18 Mars, elle essayait d’obtenir la présence de Bernard Lavilliers sur scène.

 

Après avoir envoyé son premier texto à Jean-Luc Mélenchon, Benoît Hamon attendait patiemment la réponse en compagnie de Yannick Jadot. Ils rigolaient en se remémorant le bon torpillage qu’ils avaient infligé au cuirassé insoumis en annonçant leur alliance une heure avant le passage de Mélenchon à l’Emission Politique de la veille, le faisant apparaître comme sectaire et isolé. Ils répétaient ce qu’ils s’étaient dit en amont de ce texto. Les faits parlaient d’eux-mêmes : Les sondages montraient une stagnation de Benoît, certes, mais les cars affrétés par le PS se remplissaient pour le grand meeting de Bercy. Mélenchon allait s’extrémiser pour se démarquer de la candidature d’Hamon, la dynamique était de leur côté maintenant qu’il y avait cette alliance avec EELV. Les classes moyennes éduquées préfèreraient toujours un candidat clean comme Benoît plutôt qu’un homme tempétueux qui pouvait leur mettre la honte. Macron finirait 5ème, il s’essoufflait, la poudre de perlimpinpin s’amenuisait chaque jour. Benoît avait de bonnes chances de finir troisième, derrière Fillon et Le Pen, avec un score autour de 18 - 20%. Résultat fort honorable, la défaite serait imputable au bilan de Hollande, ce score lui permettrait d’arriver en force au prochain congrès du PS et d’y être élu premier secrétaire. Le parti se rénoverait, les hollando-vallsistes seraient marginalisés, les jeunes allaient de nouveau militer au PS, et Benoît Hamon serait sur une voie royale pour les élections de 2022. Fillon serait alors le Président-bourreau du système social français, les gens supplieraient un retour de la solidarité et des services publics. Jadot avait même lancé, « Franchement, Benoît, tu me prends à Matignon ! », dans un éclat de rire.

Ce dîner était devenu inévitable depuis que Mélenchon avait tancé Hamon en disant qu’il attendait toujours un coup de fil pour boire un café. Les journalistes n’avaient plus qu’une seule question à la bouche quand ils interviewaient Hamon, « Alors, vous l’appelez quand Mélenchon ? ». Il ne fallait pas donner le sentiment aux Français de gauche que le candidat ne s’était même pas donné cette peine. Alors, on se voyait, on invitait Mélenchon à se joindre à notre force propulsive, en lui promettant - en privé - un poste de Premier Ministre qui n’engageait à rien, la victoire en 2017 étant impossible. Il refuserait, on ferait savoir qu’il avait refusé de s’effacer au profit du candidat de gauche en tête des sondages, et voilà : on s’enlevait une épine du pied et on affaiblissait le camp adverse. L’accord de Mélenchon pour ce dîner finissait de les tranquilliser : ouf, après demain soir, on repartirait à fond dans «  la campagne pour dire oui ». Benoît irait seul, pour se donner une image décontractée et sûre de lui. « Quand on est le boss, on n’a pas besoin de se montrer entouré » insista Jadot, qui avait de toutes façons du travail à faire pour trouver où placer les candidats verts aux prochaines législatives, son passe-temps favori ces dernières semaines. Il avait déployé sur le mur de sa cuisine une grande carte de la métropole, et muni d’une boîte avec cinquante épingles à tête verte, il punaisait et dépunaisait des nuits entières.

Voilà l’histoire en coulisses de ce dîner, qui en ce 25 Février à minuit, s’annonçait comme un non-évènement de cette campagne entre deux candidats prêts à la défaite pour s’assurer le leadership à gauche. On le sait maintenant, Benoît Hamon s’en est ouvert à quelques proches après avoir été élu Président de la République le 5 Mai 2017, c’est un rêve qu’il fit dans la nuit suivante qui a bouleversé l’avortement annoncé de ce repas chilien.

Dans ce rêve, Benoît Hamon était vieux, très vieux. Il parlait à de bien jeunes filles, qui semblaient être ses petites-filles. Lui, vieux sage à la fin de sa vie, transmettant quelque chose de l’existence éprouvée à cette jeune génération à l’avenir encore indéfini. Elles lui demandaient de lui parler, encore !, de sa campagne présidentielle de 2017, quand il avait voulu devenir Président de la République. Il leur racontait avec la fougue de l’époque comment il avait remporté la primaire, déjouant tous les pronostics. Les yeux des bambines brillaient en écoutant le récit de la victoire, elles riaient carrément quand il décrivait la mine défaite de Manuel Valls le soir du 30 janvier, « le méchant qui était contre moi » leur disait-il car ce nom avait été oublié par l’histoire. Et puis l’ardeur s’estompait pour parler de la suite de sa campagne : il avait essayé de ne pas fâcher les gens qui ne l’aimaient pas dans son parti, il n’avait pas essayé de s’entendre avec l’autre monsieur de gauche parce qu’il savait que ce dernier était un ogre qui disait toujours « non », il avait joué la prudence. L’enthousiasme vitalisant de la première campagne avait disparu au profit du ronron vers le prévisible. « Et alors, tu as fini combien, Papy ? » demandait l’une de ses petites-filles, qui avait pourtant déjà entendu 100 fois cette histoire. « Troisième » affirmait-il comme si c’était la première fois qu’il y répondait. Le sourire s’effaça progressivement de leurs jolis visages enfantins. Benoît Hamon perçut de la déception dans leur regard. Cette déception ne concernait pas son résultat, mais sa personne. Il le savait, comme les rêves peuvent nous insuffler ces certitudes. « Troisième, c’est bien ! » tentait-il, réalisant en prononçant ces quelques paroles qu’il n’y croyait pas lui-même. « Mais Papy, l’achevaient-elles, tu n’as même pas essayé de gagner ».

Benoît Hamon se réveilla en sueur et tachycarde. Il était 4h du matin. Il se leva et alla voir si ses filles, dont il parlait souvent pendant sa campagne, dormaient bien. Les petites-filles de son rêve, c’était ses filles en réalité. Soudain il se posa la question, comment leur expliquerait-il un jour qu’il avait la chance de pouvoir devenir Président et qu’il n’en avait rien fait, pour ne pas insulter l’avenir ? Et c’est vrai, « ne pas fâcher les gens qui ne m’aiment pas » au Parti, c’est exactement ce qu’il faisait. « C’est complément débile ». 

Il n’essaya même pas de se recoucher, il savait que le repos l’avait quitté jusqu’à la nuit prochaine. Son pouls cardiaque ne se calmait pas, il alluma quelques lumières tamisées dans son salon et se servit un Perrier. Il regarda par la fenêtre la ville, endormie, guettant les traces de vie parmi elle, il commençait à tenter de mettre de l’ordre dans son esprit. OK, il pensait avoir quadrillé tous les termes de l’équation, et les limites qu’il s’était fixé lui paraissaient marquées du bon sens. Cette élection était ingagnable, avec la détestation du PS qu’avait inspiré le Président de la République auprès de millions de Français, avec une position minoritaire parmi les cadres du parti, avec la logique de l’alternance qui devait malgré tout profiter à Fillon - sa base à lui était bien solide, et comme le dénoncerait le zombie Henri Guaino quelques mois plus tard, les électeurs de droite pouvaient bien s’assoir sur tous les principes du monde concernant leur leader, du moment que celui-ci promettait une politique pro-business et anti-assistanat. Voilà pour le rationnel.  

Hamon était un rationnel. Il orientait ses choix en fonction d’objectifs réalistes, il savait qu’en France un homme politique bâtissait sa carrière par étapes et placements successifs. Mais cette nuit là, ce rêve lui ratissa l’intérieur. C’était son rêve à lui, après tout; on ne lui avait pas induit depuis une source externe. C’était bien son inconscient qui le travaillait, c’était bien que quelque chose le dérangeait dans sa manière de mener cette fin de campagne. Tout était empaqueté la veille au soir, cela aurait du le calmer. Mais ce que ce rêve venait lui dire, c’est qu’il cédait sur quelque chose. Il réalisa qu’il devait poser les termes de l’équation selon une formule tout à fait nouvelle pour lui. Non pas partir d’un objectif réaliste pour déterminer les moyens d’y accéder, mais partir d’un objectif, tout court, et tout mettre en œuvre pour l’atteindre. Cela ouvrait un gouffre dans son psychisme, bouleversait son équilibre mental, il saisit immédiatement que cela engendrait ce qu’il avait toujours soigneusement évité : le risque. Pas juste un petit risque, mais le risque de sa vie, sans préparation possible. L’évidence lui apparut : il devait mener cette campagne d’une façon qui le mènerait à l’Elysée, ou qui mettrait instantanément un terme à sa carrière politique. Il visualisait le gouffre, à présent.

Avec ce nouvel objectif en tête, il rassemblait les pièces nécessaires à sa victoire. Le maintien de la candidature de Mélenchon était à l’évidence l’élément obstruant. Il lui restait une journée pour envisager la méthode afin qu’il se retire, chose impossible à cette heure-ci, et que ce retrait non seulement entraîne l’adhésion des sympathisants LFI, tout en amenant quelques sympathisants PS de Macron à se rallier à sa candidature. Ces impossibles qui avaient conditionné son positionnement dans la campagne, Benoît Hamon avait quelques heures pour les traiter. Il y passa toute la journée. 

Jadot, inquiet de voir que Benoît Hamon ne répondait pas à ses textos, l’appela. « Yannick, tu dois me faire confiance, les choses ont changé, je dois préparer ce dîner dans la même solitude qui habitait chaque homme qui a fait l’Histoire ». « Tu es fou Benoît! Putain, on avait tout ficelé ensemble hier soir, arrête tes conneries, tu vas tout perdre, tu vas nous faire tout perdre! Fais comme on a dit, dans 6 mois t’es premier secrétaire, dans 5 ans tu es Président mon pote! ». Il tenta même le chantage, « Tu ne peux pas laisser tomber les Français! Tu as ce devoir! En plus j’avais trouvé une super circonscription pour Cécile (Duflot) ! ». Face à l’attitude déterminée de son camarade, il craqua sur la fin, «Merde, je te préviens, me fais pas ça, Benoît! ». Le nouveau Ministre de l’Ecologie nous confirme aujourd’hui tous ces propos : « J’assume entièrement ma réaction. C’est celle d’un homme qui n’était pas encore pénétré par la vision du Président, qui pensait encore comme l’ancien monde. Benoît a cerné quelque chose avant nous autres, et dans ces cas là, l’incompréhension est souvent automatique. Je voyais avec la cornée, le cristallin, et la rétine de l’époque. Il a vu en quatre dimensions ».

Mélenchon et Bompard arrivèrent en premier au restaurant, pressés d’en finir. Hamon arriva dix minutes plus tard. Instantanément, il leur apparut dans un autre état que l’attitude qui siérait à une formalité dont les trois participants voudraient se délester au plus vite. Hamon était nerveux, concerné, animé. L’instinct de l’ancien sénateur socialiste ne le trompait pas, son compagnon de table n’était pas venu pour papoter dix minutes. Cela inquiéta l’insoumis, une pensée le transperça : « Est-ce qu’il a des dossiers sur moi? ». Il est vrai que cette campagne paraissait se jouer à l’élimination indirecte. « De quoi va t-il me menacer? » se reprit-il.

Après quelques amabilités et la commande de boissons, Benoît Hamon s’appuya sur la table, le corps en avant, alors que les deux révolutionnaires tenaient leur dos fermement collé à la banquette. Il expliqua à son interlocuteur principal qu’il était candidat pour gagner et qu’il avait besoin de lui pour cela. S’ils ne se mettaient pas d’accord, c’était la victoire assurée de la droite. Sans surprise, Mélenchon répliqua qu’il était lui aussi dans la course pour être le dernier Président de la Ve République, et qu’il apprécierait le ralliement de Benoît, mais que ma foi, il comprendrait qu’il refuse, et que cela ne l’empêcherait pas de gagner pour autant.  

L’apéritif descendu, le serveur apporta trois Empanada chiliennes sauce coriandre.

«  Ecoute Jean-Luc, je viens te proposer un accord de gouvernement. On s’entend sur une  centaine de mesures à mettre en place. Transition écologique, cantines bio, reconnaissance du burn  out, fiscalité progressive et redistributive, traitement humain des migrants, sixième république, avec limite du nombre de mandats, transparence des dépenses, meilleure représentativité des citoyens, indépendance de la Justice, nouvelles protections pour les employés, taxation des gafa… Sur tout ça, nos idées sont majoritaires dans le pays. »

« Ah oui oui, c’est très bien tout ça Benoît, mais avec quel président? Laisse moi deviner ! » Sourit Mélenchon.

« Bien sûr, c’est le point sensible. Douloureux même. Tu as des forces indéniables : tu défends ces idées depuis longtemps, tu es une figure reconnue, tu fais une très belle campagne et tu as une super équipe. » Bompard fut flatté. « De mon côté, j’ai gagné la primaire, avec une participation significative. Pour la première fois depuis 1981 le candidat socialiste propose de changer la société, de faire entrer le pays dans le mouvement qui vient, au lieu de s’aligner sur le temps réel comme nous en avions pris l’habitude. Nous avons beaucoup d’idées en commun. Mais pour en revenir au candidat, j’ai été désigné, et pas toi. Je suis investi par un parti qui dispose d’un maillage sur l’ensemble du pays, députés, maires, élus, régions. Qui dispose d’argent, de beaucoup d’argent pour la campagne. Et je dois être franc, je pense que ta personnalité empêche de faire monter ta candidature plus haut. J’ai une image plus modérée, raisonnable, du coup les journalistes ne passent pas leur temps à me chercher des poux comme à toi. Ils savent que, excuse moi encore, je ne vais pas me mettre à défendre Cuba ou Maduro, »

« Oh, oh ! » interrompit machinalement le président du parti de gauche à l’évocation des mots tabous.

«  Je ne vais pas défendre un « dégagez les tous », etc. Mais entendons-nous bien : je trouve que le traitement qui t’est infligé est injuste. J’ai trouvé minable le contenu de l’Emission Politique l’autre soir avec toi, tu n’as même pas pu développer ton programme, donner vie à nos idées ; tout ce qui les intéresse c’est le détail qui va faire polémique, leur but est de te faire passer pour une pourriture sanguinaire. L’écume des choses, Salamé, pour elle c’est ça la politique. Typique des journalistes arrivés sur le marché en même temps que les chaînes infos. Moi, on ne m’emmerde pas avec ça. On m’emmerde avec les Valls, les Hollande, les Le Foll, les Le Drian, en m’obligeant toujours à dire si je les compte de mon côté ou si je les répudie. En gros, j’ai avec moi les militants socialistes fidèles, les jeunes, les diplômés, les gens de gauche qui ne veulent pas de la révolution. Par contre, je me rends bien compte qu’avec ma tronche de premier de la classe, les quartiers populaires et les familles d’ouvriers n’écoutent même pas ce que j’ai à leur dire. La gauche les a tellement oubliés que ta méthode pour s’adresser à eux est la seule qui fonctionne. On n’attrape leur oreille que par des mots violents. Toi seul sait faire ça.»

Silence approbateur avant le scud.

« Ce soir, je te demande de te retirer de la présidentielle, et de faire campagne avec moi. Je suis conscient du sacrifice que je te demande, de la douleur que je t’inflige. Pour me hisser à la hauteur de ton sacrifice, laisse moi te décrire le passage dans un trou de ver dans lequel je m’apprête à entrer ».

Mélenchon écoutait, angoissé.

« Demain matin, j’explose le PS. J’ai longtemps tenu à ce parti, aux partis en général, les considérant comme des transmetteurs, autant que comme des remparts de culture, pour diriger l’énergie concave d’un peuple qui demande toujours à éructer. Je me suis rendu compte que ce temps avait vécu, et que ce parti ne signifiait plus rien. Les gens n’attendent plus rien des partis. Alors j’en prends acte, et je quitte le confort pour entrer dans l’inconnu sans possibilité de retour. Toi et moi, embarqués au même niveau, à la vie à la mort. Personne ne pourra nous soupçonner de la jouer à l’ancienne, à la tambouille comme tu dis. On mise tout ce qu’on a, à quitte ou double. La défaite m’enterrera pour 7 générations; j’en prends le risque.

Ma garantie à t’offrir, c’est celle là : je n’investirai que la moitié des circonscriptions législatives par des candidats issus de mon bord. Tu imagines, ça veut dire que demain je rencontre les députés PS et je leur indique que pour gagner, ils vont devoir accepter d’être deux fois moins de candidats et donc d’élus possibles. Ca  va grincer sévère. Pour être cohérent, tous les députés qui ne partagent pas nos idées ne seront pas investis. Tous, Jean-Luc. Tous ceux qui ont soutenu fanatiquement la politique d’Hollande et nous ont craché à la gueule, tous ceux là je ne les investis pas. Tu sais ce que ça signifie : le PS explosera dans la minute. Les recalés vont tous s’insurger et crier au coup d’état, avant de ramper devant Macron. »

« Et pourquoi Diable ferais-tu cela? »

« Parce qu’ils me torpilleront à un moment ou à un autre. Ils se tiennent, là, mais ils me détestent, ils sont tellement sûrs d’incarner la vraie ligne du parti, quand bien même nos sympathisants leur ont donné tort, ils sont persuadés d’être les réalistes. Alors forcément à un moment ça va craquer, ils vont me taper dessus, Valls doit fomenter un petit truc rance dans son coin pour ne pas accepter son sort de perdant. Alors je les devance. Je me libère de ces boulets, je vais enfin pouvoir dire ce que j’ai à dire, ce en quoi je crois, sans devoir sans cesse me censurer, choisir chaque mot, arrondir chaque angle, qui puisse les défriser. Je vais envoyer du lourd à partir de demain, comme je l’ai fait pendant la primaire, quand je n’avais pas peur.

Tel est mon sacrifice. Les candidats LFI que tu choisiras seront investis dans le reste des circonscriptions, avec des Verts, basé sur le rapport de force existant entre nous. Pour l’ensemble de ces investitures, je te garantie une parfaite équivalence de circonscriptions « gagnables » entre nos trois mouvements. Cela donnerait 50% PS, 40% LFI, 10% Verts.

Tu ne pourras pas m’accuser d’hégémonie, ou de promettre en l’air. Ce ne sera pas une coalition old school. En cas de non respect du programme fixé, vous serez suffisamment de députés pour faire voter une motion de censure et faire chuter le gouvernement avec l’appui de l’opposition. Autrement dit : soit je fais ce qu’on s’est dit, soit tu me hollandises, tu me transformes en président momie. De mon côté, ce programme commun me sécurise vis à vis de toi : tu ne pourras défendre des positions ne figurant pas dessus. Inutile de te dire qu’on ne rejoindra pas l’ALBA. »

Mélenchon fronça les sourcils. « L’al… la quoi ? C’est quoi ce truc? On n’a jamais parlé de ça! ». Bompard se pencha alors à son oreille. « Euh… si, c’est dans l’Avenir en commun, mais c’est complètement insignifiant… », puis se tournant vers Hamon : « Et sur l’Europe? Nous ne sommes pas du tout sur la même ligne! Et cette VIe République, quel en sera le mode de scrutin? Et le revenu universel, c’est pas de l’assistanat gauchiste old school ça? »

Hamon balaya ces fléchettes d’un revers : « Le revenu universel, je laisse tomber. Trop improvisé, pas assez étudié, ça me pourrit ma campagne. L’Europe, on a deux ans pour se trouver une position commune d’ici les élections de 2019. Tu sais que je pars en vacances avec Varoufakis, on va monter un truc, je t’en parlerai. Le mode de scrutin, franchement Manuel, qui en a quelque chose à foutre? »

 Le lieutenant insoumis bégaya : « Nos électeurs n’accepteront pas le manque de précision sur ces points là, on en a fait des marqueurs de notre campagne depuis trop longtemps pour les laisser tomber. » 

« Votre épicentre sectaire, oui, ils ne vous le pardonneront peut-être pas. Mais moi aussi, le revenu universel j’en ai parlé des heures et des heures, j’en ai même fait un bouquin!, et ça va en vexer un paquet dans mon équipe. Soyons sérieux, les Français s’en foutent de ces détails, ils attendent les débats télévisés pour savoir pour qui voter, et si on commence à pinailler pour des points techniques, on les perd. Oui, tu vas perdre Lordon, et moi les soeurs Cagé vont me faire la gueule. On va s’en remettre Jean-Luc, tu ne crois pas? »

Mélenchon puisait dans chaque recoin de son cerveau pour trouver l’obscure arnaque socialiste cachée dans la proposition trop claire de son adversaire. Il refaisait des tours et des tours, il ouvrait les mêmes portes, il ne parvenait pas à cerner le guet-apens, le coup de traffalgar qui célébrerait le PS, encore et encore. Car si l’on s’en tenait pour dit, le parti de la rue de Solférino allait en effet cesser d’émettre de la lumière dans moins de 24 heures. 

« Ne cherche pas l’embrouille, coupa court Benoît Hamon, il n’y en a pas. Je te dis tout là. Je n’ai rien d’autre en tête que ce que tu entends. Mon seul et unique but est d’être élu en Mai. »

Il marqua quelques secondes de pause.

« Si tu devais craindre un sale coup de ma part, c’est maintenant qu’il arrive. »

Ses deux interlocuteurs ouvraient grands leurs yeux, brûlés par l’angoisse.

« Si tu devais décliner ma proposition, je la rendrai publique demain matin. Je ferai savoir tout ce que j’ai proposé. La seule conclusion que les gens en tireront est que tu as refusé pour te garder un destin présidentiel. Que tu serais prêt à laisser perdre nos idées pour être sur l’affiche devant les bureaux de vote. Les gens ne te le pardonneraient pas. Les barons socialistes me déclareront une guerre ouverte, mais les gens m’aimeront. Je pense que tu perdrais gros, et que j’y gagnerais beaucoup; beaucoup, mais pas autant que si demain matin nous effectuions une conférence de presse côte à côte, avec Yannick, et que nous annoncions que nous sommes en route vers la victoire, sans vieille combine, sans nos partis, mais pour nos idées communes. Ca fera jaser nos appareils politiques, mais ça ne nous rendra que plus sympathiques auprès de l’opinion. On va créer un enthousiasme dingue. Une vague, pour reprendre tes mots. Imagine. Imagine. »

Hamon se tut enfin. Vidé, à bout de souffle. Mélenchon était K.O. C’était fichu pour lui, il ne serait jamais Président de la République, il ne ferait jamais le discours d’investiture dont il avait maintes fois rêvé, la France ne serait jamais ce qu’il avait imaginé en faire. Il ne pouvait plus continuer sa campagne comme avant. Bompard, par instinct de survie, décida qu’ils devaient réfléchir et qu’une réponse avant plusieurs jours était impossible, ils devaient au moins consulter « la base ». Hamon se tourna lentement vers lui. « Plus on étale cette décision dans le temps, plus elle perdra en puissance. Nous devons être un cataclysme. Une météorite qui percute la croute cérébrale, à 50.000 km/h. L’impossible rendu possible en une heure. Violent pour l’esprit humain. Reset. ».

Mélenchon fit signe à son directeur de campagne de ne plus essayer. « C’est très gentil de ta part, Manu » souffla t-il, avant de rester quasi silencieux la dizaine de minutes que dura encore le repas, pendant qu’Hamon lui proposait le poste de premier ministre, ou de chef des députés insoumis à l’Assemblée s’il souhaitait garder son indépendance vis à vis de l’Elysée ou qu’il craignait un remaniement précoce.  

On nous a dit que pendant la nuit qui a suivi, l’alors futur-ex-candidat hésita à simplement jeter l’éponge, se désister et disparaître de l’espace public. Il éprouvait le sentiment de s’être fait avoir, et en même temps ce sentiment ne prenait pas corps, car ce n’était pas ce qui s’était passé. C’était … différent. Les risques qu’allait prendre Hamon forçait Mélenchon à reconnaître à son futur Président une stature jamais esquissée en son esprit. Quant à lui, il allait avoir cinq années de dur labeur pour mener sa politique, ou plutôt leur politique, et il devenait dès à présent un homme politique à l’orée de son déclin, dans un rôle de transmission auprès des siens, pour qu’ils puissent un jour réaliser ce qu’il n’avait pas réussi.

Le futur Président dormit 9 heures.

Vers 11h du matin, les rédactions recevaient un message les informant d’une conférence de presse prévue une heure plus tard, au planétarium de la Cité des Sciences - c’est le futur Président qui avait désiré pousser la métaphore spatiale jusqu’au bout.

Vous connaissez la suite.

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