ECF ! : LA TACHE A VENIR. L’Ecole de la Cause Freudienne et le Pouvoir.

L’orientation politique prise ces dernières semaines par l’ECF, via son bulletin quotidien Lacan Quotidien, s’est éclaircie jusqu’ à s’exprimer en faveur d’une victoire de LREM aux législatives. Un fait aujourd’hui sans conséquences, mais qui pourrait avoir des effets dévastateurs pour la crédibilité et l’avenir de cette Ecole.

Bon, laissons  tomber le cas Ph de Georges (i), c’est peine perdue, surtout depuis que ses copains de Lacan Quotidien lui laissent le loisir de clamer chaque semaine son attachement aux institutions politiques actuelles que sa génération a forgé (ii). Il peut s’émerveiller de la virilité du scrutin majoritaire, qui, lui au moins, magnifique salaud, permet de gouverner. Il peut classer M.  Valls à gauche – ce qui, sûrement, se défend, quand on classe C. Estrosi et F. Copé (en attendant Claude Goasguen et Donald Rumsfeld) dans la droite qu’on invite à table pour nous dire comment bien voter au second tour.

 

SEDUITS !

Le point le plus inquiétant actuellement est l’accouplement de l’ECF et du parti politique La République en Marche (LREM) du nouveau Président de la République. La veille du premier tour des Législatives, C. Alberti, « première secrétaire de l’ECF »,  nous appelait à faire le seul choix éclairé possible : voter LREM, une troisième puis une quatrième fois en cette année 2017 (iii). Faut-il ici rappeler que C. Alberti est celle qui avait lancé l’Appel contre l’extrême droite en Mars ? La voilà trois mois plus tard à réclamer une majorité pour E. Macron. Le (gros) fil du vote utile unit ces deux évènements. Certains pourraient se sentir dindons de la farce, s’ils étaient prêts à résister à la direction de leur Ecole.

 

C’est dans l’air du temps : cet acte a le mérite de sa clarté. Comme nous l’indiquions dans notre précédent billet, il y avait tout un tas d’articles de LQ qui pointaient tous vers la même direction, mais le seuil de la consigne de vote n’avait pas encore été franchi. Là, on ne pourra plus dire que l’ECF s’est employée à faire barrage à l’extrême droite en cette année électorale, non, l’Ecole a apporté son soutien officiel au parti politique du Président de la République .

Cet acte, l’attache à LREM, sans conséquences à l’heure où j’écris ces lignes, sera une tâche impossible à effacer dans quelques années. Sans conséquences aujourd'hui, car LREM a été le parti pour lequel  le plus de Français ont voté : le nouveau Président et sa majorité jouissent d’un soutien populaire et médiatique habituels après pareille échéance. Ainsi, ce choix de l’ECF est noyé dans la vague enthousiaste, et n’est, après tout, qu’un soutien de plus aux récents vainqueurs, au parti des gagnants.

Mais la tâche deviendra visible avec le désamour qui s’amorcera envers le pouvoir. Nul besoin de remonter loin dans l’histoire politique de notre pays pour savoir cela. En 2007, Nicolas Sarkozy avait suscité une folle ferveur après son élection : on relevait, mais on lui passait absolument tout : les vacances de millionnaire, les dictateurs du 14 juillet, l’augmentation de son salaire etc. Un an après seulement, aux élections municipales, tous les candidats UMP s’efforçaient déjà de se démarquer de leur Président ! (iv)

Ce désamour cyclique a lieu pour  deux raisons principales. Le passage de l’idéal fantasmé à l’exercice du pouvoir en est une. La seconde raison est en partie conséquence de la première : certaines mesures prises par l’exécutif ne se contentent pas de ne pas être à la hauteur de l’idéal, elles apparaissent, purement, comme des coups portés : aux plus faibles, aux institutions, à la démocratie, au niveau du débat, etc. Plusieurs intellectuels et artistes y ont perdu leur crédibilité, que paraît-il, certains cherchent encore.

 

EVIDENCE !

A moins de nous surprendre, le Président Macron apparaît comme un adepte de la conformité contemporaine (v). L’orthodoxie  actuelle est celle qui est sûre d’avoir cerné le réel. Dès lors, les débats n’ont plus lieu d’être, la maîtresse évaluation vient désigner la direction à prendre, celle qui s’impose à nous. Pas d’idéologie, mais du pragmatisme, et l’application immédiate de ce qui marche, logique ! Ainsi ce pragmatisme va, on le suppose, s’appliquer dans tout un tas de domaines lors du quinquennat Macron. Par exemple, le traitement "réaliste"  de l’hôpital public (domaine qui nous concerne, intervenants en psychiatrie) sera de toutes façons de fonctionner, parions-le, avec moins de moyens financiers, sans horizon sur un débouché émancipateur.  Il semble que l’hôpital, comme les autres fonctions publiques, ait pour principale raison d’être ces prochaines décennies de coûter le moins cher possible aux contribuables. Cette restriction budgétaire n'est pas sans effets chez les patients (exigence d'hospitalisations écourtées, augmentation des doses médicamenteuses à cet effet, plus d'accès au psychologue en service d'entrées...), et chez le personnel (essoufflement, perte de RTT, contrats au SMIC, courts et à répétition, moins de postes mis au concours, titulaires non remplacés au départ en retraite...). Autre optimisation moderne que nous mentionnions dans notre précédent article, des machines étatiques, bien mortifiantes et antisubjectives, sont à l’œuvre pour faire faire de belles économies et moderniser l’offre de soins : GHT, HAS. On optimise en haut, on exécute en bas.

Quand même, nous y avons gouté à cette orthodoxie dans le champ de la santé mentale, nous sommes des connaisseurs ! C’est exactement ce que nous avons connu depuis les années 80 et le DSM III. Victoire du discours dominant, qui, athéorique et sans idéologie cela va de soi, a tenté de monopoliser la recherche et clore le débat dans la psychiatrie, rendant le terrain fertile à l'evidence based tutti quanti. En quoi le nouveau Président ne serait pas de cette trempe là ? Celle de céder aux évaluations scientifiques, ou quand le pragmatique remplace la politique justement. Evaluer tue, nous le savons ! (vi)

La psychanalyse menace d’être mangée à pareille sauce autoritaire par ce même discours: chassée de l’université, on lui déniera le droit de s’incarner dans des structures et des lieux en partie liés à de l’argent public. Les pratiques sérieuses et bien dans les clous de l’autorité de la santé mentale pourront elles seules se déployer avec les moyens de l’Etat, si l’evidence based politics a le vent en poupe du côté du pouvoir.

POINT FINAL !

Quand on écrit une centaine d’articles pour dire la même chose, comme LQ s'y est employé pour expliquer un choix électoral, pour clore une fois pour toutes le débat, éliminer tout reste, pour argumenter combien ce choix, vraiment, s’impose de lui-même pour qui est éclairé ; et qu’on en prépare cent autres dans les semaines à venir, alors, ce qui devient criant est combien tous les éditoriaux du monde ne suffiraient pas à faire ponctuation! Il paraît qu’on ne consacre pas vingt lignes pour prouver que quelqu’un n’est pas antisémite ; de même, il n’y a point besoin de cent articles lorsque son acte va de soi ! Qu’essaye t-on de faire taire là ? Une petite voix qui viendrait s’immiscer entre ces milliers de mots, pourtant bien frappés et avec force, à la queue leu leu, qui viendrait rappeler ses auteurs à leur inconscient ? Une voix qui dirait que non, finalement, ça n’allait pas de soi, et ça ne va toujours pas de soi ? Que ce choix électoral n’est peut-être pas seulement dépouillé d’idéal, comme cela serait un peu trop facile de le penser, mais peut-être aussi partisan, arrangeant, intéressant, aveuglant ?

De quelque sens que vous retourniez la situation, jusqu’à la présenter comme inévitable (le politique ne se situerait plus que chez Macron, lit-on), vos deux cents articles témoignent que cela ne se boucle pas.

DENUDER JUPITER ! 

Bien sûr, il y aura dans ce quinquennat des mesures et des prises de position qui ne figuraient pas au programme du candidat (comme le projet de Loi sur les libertés (vii)) – de cela, les supporters ne seront pas comptables.

Mais pour tout le reste, que je décris ici alors que le pouvoir est à peine en place, ces supporters auront à en rendre compte. Avoir couplé ainsi l’Ecole à un parti politique se révèlera prochainement comme une erreur indélébile. On connaît la chanson, point d’idéal programmatique ou de ferveur partisane, tout comme le néolibéralisme est le réel, et le DSM est a-idéologique : que de précautions avant d’inciter à voter pour quelqu’un !

Il n’y a qu’à attendre le traitement ouvert et progressiste annoncé pour les chômeurs, les employés, les fonctionnaires, l’environnement. Les scandales en pagaille à venir de députés et ministres encrassés dans des pratiques de favoritisme et de management féroce du temps de  leur vie professionnelle réussie

Comme dit précédemment (viii), je peux accepter l’idée que le libéralisme financier soit le moins mauvais système en notre temps. Mais il s’agit tout de même de continuer à le dépouiller de sa belle parure, de le montrer pour ce qu’il est, à savoir, in fine, un pousse à l’individualisme qui profite beaucoup à quelques uns et laisse peu aux couches moyennes et populaires. Décrire le système actuel comme un moyen dans le temps de réduire les inégalités est un acte de foi bien peu concerné par les observations. La réforme envisagée sur l’imposition des revenus du capital[ix] témoigne que la logique de ce modèle est de permettre aux plus nantis de l’être davantage encore, en les attirant avec une imposition avantageuse, pour espérer récolter leurs investissements et donc des boulots maigrement payés.

Ne pas faire déconsister le mythe de l’individualisme qui profiterait à tous est un manquement. Laisser croire à la mondialisation heureuse aussi, quand on sait que le nombre de ses bénéficiaires va toujours diminuant (x). Avaliser le fait que les plus nantis doivent être chouchoutés car leur fortune fait d’eux nos maîtres, et que les économies sont à récupérer dans les dépenses publiques et les fraudeurs à la CAF et à Pole Emploi, itou.

Le témoignage et l’analyse de Mathilde Ramadier dans « Bienvenue dans le nouveau monde » (xi) participe du salutaire travail de déconstruction de ces nouveaux golden boys and girls. Pareillement, le travail fourni à des jeunes gens de quartiers populaires grâce à Uber, n’est pas un fait à négliger. Mais outre la gloutonnerie d’Uber sur les prélèvements des chauffeurs et la concurrence exponentielle réduisant la part du gâteau pour chacun (xii), ne nous empêchons pas de dire que cette activité n’est avalable que par la magie lexicale et fantasmatique d’ « être son propre patron », « un entrepreneur », « un gars qui se bouge là où les autres se lamentent », « un gars qui n’a pas peur de bosser dur », « pas un assisté », etc. Sans tout cet artifice imaginaire, imaginez la grande entreprise du coin qui proposerait les mêmes conditions de travail : « Vous signerez un contrat payé 3,5 €/h (xiii), vous pouvez décider de travailler autant d’heures que vous le souhaitez, 7 jours sur 7, sans congés payés, et l’entretien du matériel est  à vos frais »… En Angleterre et aux Etats-Unis, pays bien en avance sur nous du point de vue de la libéralisation de l’économie, une part majoritaire de la population résiste à cet ordre des choses, notamment en réclamant des services publics plus nombreux. (xiv)

 

 

La psychanalyse lacanienne avait un temps d’avance sur d’autres disciplines pour mettre à nu cette logique là. Maintenant qu’elle arrive au pouvoir dans une forme décomplexée, en tout cas plus gênée par les précautions d’usage habituelles du type « tout faire pour la limiter au maximum », on ne trouve plus grand-chose à lire à ce sujet, car l’urgence serait ailleurs : les populismes. Contre lesquels on lutterait en les montrant pour ce qu'ils sont au trognon, mais en préservant l'idéologie qui les génère au moins en partie ? Ca ne tient pas debout et cela est évident dès ce 5 Juillet 2017.

 

 

 

 

 


i. https://blogs.mediapart.fr/baxter-stockman/blog/170517/les-vieux-coucous-reponse-dun-electeur-de-jl-melenchon-quelques-psychanalystes

ii. LQ 708, 722, 727

iii. LQ 716

iv. http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/rue89-politique/20080123.RUE2924/municipales-sarkozy-bat-en-retraite-l-ump-satisfaite.html

 

v. https://www.mediapart.fr/journal/france/121016/macron-le-reformateur-orthodoxe?onglet=full, http://www.lemonde.fr/personnalite/emmanuel-macron/programme/

vi. http://www.ecf-echoppe.com/index.php/le-nouvel-ane-n-10-1104.html, un exemple des effets pervers d’une politique calquée sur l’évaluation est à lire dans l’article No Child Left Behind sur le programme éducatif établi au début du XXIe siècle aux USA

vii. http://www.france24.com/fr/20170609-france-projet-loi-antiterroriste-executif-pourra-priver-liberte-base-soupcon-macron

viii. Voir [i]

ix. voir à ce sujet les liens sur les inégalités dans notre premier article

 

x. https://www.mediapart.fr/journal/economie/280517/quoi-servira-la-flat-tax-de-macron-sur-les-revenus-du-capital?onglet=full

xi. http://tempsreel.nouvelobs.com/rue89/sur-le-radar/20170303.OBS6084/l-enfer-des-start-up-j-avais-l-impression-que-tout-le-monde-portait-des-lunettes-roses.html

 

xii. https://www.challenges.fr/entreprise/transports/moi-charles-chauffeur-uber-mes-revenus-ont-ete-divises-par-deux_452917

 

xiii. http://www.lci.fr/economie/video-chauffeurs-de-vtc-quel-est-leur-salaire-2018083.html

xiv. https://www.theguardian.com/politics/2017/jun/28/uk-support-is-rising-for-higher-taxes-to-fund-nhs-schools-and-policehttp://www.mirror.co.uk/news/politics/poll-shows-people-love-labours-10404216, http://thehill.com/homenews/campaign/329404-poll-bernie-sanders-countrys-most-popular-active-politician

 

 

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