UBER : La chair à savoir. Retour sur le départ du fondateur, un an après.

La chute de Travis Kalanick, et sa digestion par le milieu des affaires.

Travis Kalanick est l’homme dont le parcours et la chute furent la matière à enseignements la plus précieuse dans la sphère économique l'été dernier. Le co-fondateur de l’application de chauffeurs Uber a été poussé à la démission par les principaux investisseurs de cette start-up fondée en 2009. Outre certains de ses comportements (commentaire sexiste, management musclé, dédain envers ses ‘employés’, minimisation d’allégations graves impliquant des chauffeurs), le climat de harcèlement sexuel qu’il aurait laissé s’instaurer au sein de son entreprise a scellé son sort, d’autant qu’Uber peine toujours à dégager des bénéfices.

La réussite d’Uber a été abondamment commentée. Honnie des chauffeurs de  taxis et des maires de métropoles de par le monde, l’entreprise de Kalanick a aussi beaucoup séduit dans le milieu des affaires. La personnalité de son fondateur était intimement liée à la réussite d’Uber dans un marché qu’on disait trop fermé et corporatiste pour oser s’y implanter : impertinence, non respect des lois, aucune appréhension du conflit. D’aucuns ont parlé d’irrévérence impertinente au sujet de Kalanick.

Il semblerait aujourd’hui que ce même comportement, que certains profanes ont qualifié de potentiellement psychiatrique, soit la cause de sa perte. Travis Kalanick a promis de revenir meilleur, un «Travis 2.0» a-t-il annoncé, comme l’exige la communication de crise du 21e siècle.

A l’époque du succès, on appréciait le fait qu’Uber ait amélioré quelque chose de simple, en demandant un «  retour d’expérience » des clients et en rendant l’expérience facile à utiliser (cf). On admirait  les faibles  coûts en infrastructures, la vision qui permet d’arriver le premier sur un marché, la flexibilité des horaires pour les employés, et la recherche de nouveaux moyens d’expansion(cf).

Cet échec retentissant est aussitôt ingéré et digéré par la presse économique et entrepreneuriale  afin de s’en enseigner. Point de moment de sidération, de temps pour comprendre : tout est instantanément compris et transmissible.  Le savoir se tire du corps, encore chaud, des cadavres de l’économie. Ainsi, l’entrepreneur a kyrielle de choses à apprendre des déboires de Kalanick « le toxique » : ne pas se laisser éblouir par son succès, ne pas laisser ses employés - même les plus performants - manquer d’éthique, faire de ses employés et de ses clients des « porte-paroles » de votre marque. Ne pas laisser le fondateur devenir un obstacle à la croissance de son entreprise (le paradoxe d’Icare), par son attachement à un produit ou à un client précis, par un besoin de tout contrôler(voir là  et là).

 La culture de l’entreprise est le point le plus souvent négligé aujourd’hui. A laquelle on ajoute l’intérêt d’associer sa marque à un intérêt plus général que le seul service rendu à ses clients : défense de l’environnement, d’une idée nouvelle comme le revenu universel, lutte contre la pauvreté… Cet « halo » philanthropique permettrait de contre-balancer les aspects purement mercantiles et/ou invasifs que ces nouveaux services peuvent comporter. A contrario, Uber est devenue le symbole  de la culture du harcèlement sexuel dans le milieu « tech », culture inspirée des fraternités universitaires.

Cette prise en compte d’un savoir nouveau sur ce que doit être la start-up de demain ne réjouit pas tout le monde. Après le green et le social washing, certains s’inquiètent de ce moral washing, c’est-à-dire ce recours à un discours et une image polies pour maintenir une entreprise attractive. La moralisation de la vie politique rattraperait aussi le milieu des jeunes entreprises iconoclastes. Être impertinent au début et devenir plus sage une fois établi serait peut-être le secret de la réussite pour les années à venir?

La psychanalyste Pauline Prost nous éclaire : « Le désir n’est réductible ni au besoin, ni à l’utile, ni même au « possible » qui est le champ d’action de la loi commune. Il n’accède à l’éthique qu’en affrontant un « impossible », en s’avançant sur la limite de ce qu’est pour chacun « la Chose », vacuole de jouissance inconnue, mais irréductible, qui relance et oriente le désir sans qu’il en reconnaisse l’objet. « Wo es war« , « Là où c’était…La Chose », le sujet doit advenir. Ce noyau de jouissance l’enracine dans sa destinée particulière, qui exige que la dette soit payée. Ce n’est pas tous les jours le destin des Atrides, mais chacun doit céder « la livre de chair », consentir à la castration.»

Voilà une perspective qui a de quoi déprimer les jeunes effrontés : prendre en compte le réel de la vie économique contemporaine, basée en partie sur le précaire mariage de la fougue et de la retenue. Peut-être s’agit-il là de leur livre de chair à céder ?

 

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